Opinion
Libre opinion: Que nous réserve l'Association médicale canadienne?
Mots clés : système de santé public, Association médicale canadienne, Médecine, santé, Canada (Pays)
L'Association médicale canadienne (AMC) tient cette semaine à Vancouver son assemblée annuelle au cours de laquelle elle devra s'expliquer auprès de ses membres et de la population. Son tout récent document d'orientation intitulé L'Assurance-maladie bonifiée: vers un système public de santé viable au Canada a en effet été condamné dans tout le pays par le public, les éditorialistes et les politiciens de toutes allégeances.
On note toutefois que le Dr McMillan -- de même que le sondage mené par Ipsos Reid à la demande de l'AMC sur les réactions des Canadiens au document -- reste silencieux sur le fait de permettre aux médecins d'être rémunérés à la fois par les fonds publics et les fonds privés pour des soins médicalement nécessaires, puis d'autoriser l'assurance-maladie privée pour des soins déjà couverts par le régime public.
Taire ces propositions donne à penser qu'elles sont source d'embarras pour l'AMC. Il y a effectivement lieu d'être embarrassé lorsque l'on considère la somme de données qui démontrent qu'un système de soins de santé privé parallèle serait nuisible dans le contexte canadien. Dans un système «à deux vitesses», les médecins qui ont une pratique mixte peuvent se placer en conflit d'intérêts, tirant profit de l'allongement des temps d'attente dans le système public pour ainsi promouvoir une pratique privée plus lucrative. La population ne peut pas être dupe de ce manège.
Cette question a pourtant été étudiée par l'AMC dans un document de discussion rédigé en 2006 -- «Une question d'accès» -- qui concluait que le développement de l'assurance-maladie privée n'améliorerait pas l'accès aux services assurés par le régime public; ne réduirait pas les coûts ni n'améliorerait la qualité des soins; pourrait avoir pour effet d'allonger le temps d'attente des personnes qui n'ont pas d'assurance-maladie privée; pourrait exacerber les pénuries de personnel dans le système public.
De mauvais remèdes
En fait, les conclusions de l'AMC rendues publiques en 2006 sont conformes aux recommandations de la Commission Romanow qui s'opposaient au développement d'un régime d'assurance-maladie privé parallèle; elles reflétaient aussi les résultats des expériences menées dans les quelques pays occidentaux où elle est autorisée. [...]
Dans ces pays, on a constaté que le système parallèle et la pratique mixte réduisent l'efficacité et accroissent les temps d'attente pour les patients du système public. Il n'y a aucune raison de croire que cela ne se produirait pas au Canada, surtout si l'on tient compte de la pénurie actuelle de professionnels de la santé, situation dénoncée à juste titre par l'AMC.
Au moment même où nos voisins des États-Unis réaffirment le besoin d'instaurer un régime public d'assurance-maladie et considèrent que les soins de santé ne doivent plus demeurer sous la coupe d'assureurs privés en quête de profits, l'AMC devrait rejeter tout recul en ce sens au Canada. Cela s'impose d'autant plus que les soins de santé offerts au Canada sont aussi bons ou meilleurs que ceux de nos voisins, et ce, pour beaucoup moins cher.
Nous sommes tous d'accord pour dire que le système de santé doit continuer à évoluer. Les enjeux des délais d'attente, la croissance des coûts liée aux médicaments et la pénurie de professionnels de la santé posent de réels défis qu'il faut relever. Toutefois, aucun événement récent n'explique que l'AMC fasse fi des conclusions de sa propre étude de 2006. Au contraire, comme l'a lui-même dit le Dr McMillan, «le fait est que les gouvernements font des progrès». Le Canadian Centre for Policy Alternatives documente déjà depuis plusieurs années les réels progrès qui ont été réalisés en termes de réduction des temps d'attente, notamment grâce à une meilleure gestion du travail et une réorganisation en équipes interdisciplinaires.
En tant que médecins et membres de l'AMC, nous devons demander à notre association pourquoi elle ne fait pas la promotion de solutions qui accroîtraient l'accès aux soins en fonction des besoins, dans le cadre du régime public, où les ressources médicales sont souvent sous-utilisées? Pourquoi l'AMC maintient-elle sa proposition de pratique mixte et d'assurance-maladie privée, qui auront pour conséquence de drainer hors du système public le personnel infirmier, les techniciens et autres dont il a besoin? Pourquoi l'AMC ferme-t-elle les yeux sur les données probantes, sur les risques que poserait le développement d'un nouveau marché des soins de santé?
Au cours de son assemblée, l'AMC aura l'occasion de faire preuve d'une approche plus constructive lors des discussions portant sur les soins à domicile, l'assurance-médicaments et la santé environnementale, de manière à améliorer et à moderniser le système de santé financé publiquement, pour le rendre apte à répondre aux besoins de tous, non seulement des mieux nantis.
Les récentes sympathies de l'AMC pour l'assurance privée et la pratique mixte ne figurent pas à l'ordre du jour des débats en assemblée; leur sort devrait s'apparenter à celui des mauvais remèdes, rapidement rejetés.

