Manger made in Québec, une utopie?
Mots clés : marchés publics, Jacques Proulx, commerce de détail, Alimentation, Québec (province)

Photo: Pedro Ruiz
Au détour d'une allée dans un marché public montréalais, l'oeil se met soudain à cligner devant quelques bulbes d'ail... importés d'Espagne. Alors que ceux du Québec, frais et parfumés, sortent de terre jour après jour. Et arrivent difficilement à atteindre des consommateurs pourtant toujours plus enclins à mettre des aliments d'ici dans leur assiette.
«Je ne suis pas d'accord avec cette pratique», lance Jacques Proulx, président de Solidarité rurale et fervent militant pour l'épanouissement des régions du Québec. «En mettant sur les étals des produits importés, les marchés publics sont en train de perdre leur âme. Ça devient des supermarchés à ciel ouvert, alors que ça devrait plutôt être des lieux de fraternité où le consommateur peut être en contact direct avec les producteurs et leur production.»
Forcément, jusqu'à la fin du mois de septembre, le temps que les campagnes du Québec aient donné tout ce qu'elles recelaient, l'ail espagnol (ou chinois) tout comme les tomates de serre mexicaines ou les carottes californiennes, croisés cette semaine dans un Provigo près du Devoir, vont faire tache. Tout en mettant en relief un des travers d'une époque mondialisée où le rêve d'aliments «made in Québec», souvent exprimé, est visiblement difficile à concrétiser. Même au temps des récoltes.
«Il y a le désir, et il y a la réalité», résume JoAnne Labrecque, professeure aux HEC, spécialiste du comportement des consommateurs et du commerce de détail. «Et les deux sont difficiles à concilier.» Vrai. Et le consommateur alimente curieusement ce paradoxe.
Tout en se disant, sondage après sondage, de plus en plus favorable à l'achat d'aliments locaux, en étant même prêt à y mettre le prix qu'il faudra, l'homo consumus peine visiblement à fréquenter les lieux où ces produits, cultivés ou transformés dans leur environnement direct, se trouvent.
À preuve. Dans une proportion de 77 %, les 1600 répondants à un sondage Léger Marketing dévoilé en juin dernier par Équiterre, un groupe de pression écologique, ont indiqué «faire un effort pour acheter localement» et ce, «pour encourager les producteurs locaux». La marge d'erreur est de 2,40 %, 19 fois sur 20.
Or, au même moment, ces consommateurs ont effectué principalement leurs achats dans les grandes chaînes de distribution (Provigo, Métro, IGA et consorts) qui, avec les magasins-entrepôts, se partagent 70 % des parts de marché des fruits et légumes frais au Québec, indique le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ). Tout en ajoutant: dans ces endroits, «la forte centralisation des achats [...] et les besoins de volumes importants» ont fait disparaître des comptoirs les produits des maraîchers de petite taille qui évoluent généralement dans les campagnes d'ici, peut-on lire dans un document intitulé Portrait des réseaux de distribution de fruits et légumes frais du Québec datant de février dernier.
En choeur, ces grands distributeurs ont catégoriquement refusé cette semaine d'indiquer au Devoir la part réelle de produits québécois se trouvant à longueur d'année sur leurs rayons. «Mais il suffit de s'y rendre pour voir qu'il n'y en a pas beaucoup», souligne l'ancien ministre de l'Agriculture, Jean Garon, joint au téléphone dans les derniers jours. «Il y a quelques années, le gouvernement a fait une gaffe en laissant partir la majorité de ces entreprises dans des mains autres que québécoises. Aujourd'hui, on en paie collectivement le prix. Les achats sont centralisés à Toronto et les producteurs d'ici ne sont plus respectés.»
Pourtant, ce besoin de respect n'a jamais autant été au coeur des conversations, dans les cercles voués à la défense d'une alimentation locale, du moins. La tendance est poussée autant par le «manque de confiance dans des produits anonymes provenant de l'étranger» que par les préoccupations environnementales, qui amènent aujourd'hui «les consommateurs à remettre en question les distances parcourues par les aliments», résume Jean-Pierre Lemasson, du groupe de recherche sur la gastronomie de l'UQAM. Mais la conjoncture n'y est pas toujours favorable.
Une manne passagère
Le climat du Québec y est d'ailleurs pour beaucoup... en exposant les consommateurs à une manne, passagère, entre juillet et septembre. Avec à la clé une dure réalité: le régime alimentaire composé à 100 % d'aliments puisés dans un rayon de 100 ou 200 km de sa cuisine, comme plusieurs ténors de l'alimentation locale essaient de le prescrire à la population, ne peut qu'entrer dans la catégorie des «belles utopies», dit Mario Hébert, économiste à la Coopérative fédérée, «la plus importante entreprise agroalimentaire au Québec», comme elle aime se présenter. «Ce mode de vie est bien sûr souhaitable pour des raisons environnementales et économiques. En saison, il est même relativement facile à mener. Mais toute l'année, cela me semble peu réaliste.»
Le MAPAQ tend d'ailleurs à le confirmer avec un document sur la disponibilité des fruits et légumes du Québec publié au début de l'été. Histoire de faire la promotion des productions locales.
Si les champs de la province, à cette époque de l'année, déversent effectivement sur les marchés près d'une soixantaine de fruits et légumes différents, lors des mois d'hiver, la variété n'est pas forcément au rendez-vous: seuls les betteraves, les tomates de serre, la laitue hydroponique, les carottes, les champignons, les choux rouges, les endives et les pommes de terre subsistent. «Ce qui demande beaucoup d'imagination et de grandes aptitudes culinaires pour organiser des menus à partir de cette palette limitée», dit Jean-Pierre Lemasson.
Le silence des étiquettes
Au rayon des viandes ou des produits laitiers, le portrait est bien sûr différent. Et l'offre est aussi abondante que constante pendant les 12 mois de l'année, souligne Jacques Proulx, un fervent défenseur de l'achat local. «Quand tu achètes des produits locaux, cela a des retombées sur l'économie, la prospérité et la création d'emplois. Et puis, ça contribue à développer et à maintenir les services de proximité. C'est important.»
Le hic, pour ce qui est du porc, du boeuf ou de l'agneau, par exemple, est que cette quête contemporaine du «penser globalement, agir localement» se bute bien souvent à des principes d'étiquetage qui, dans la grande distribution, ne jouent pas toujours en faveur des consommateurs pour les aider à faire des choix éclairés.
Et pour cause. Si les fruits et légumes affichent de plus en plus leur provenance, les côtelettes, palettes, filets et autres cubes, eux, continuent, faute de réglementation spécifique, à s'exposer dans un grand anonymat. Anonymat alimenté d'ailleurs par les grands distributeurs eux-mêmes qui, ce faisant, arrivent plus facilement à mettre en concurrence des productions brésiliennes, américaines, mexicaines ou chinoises avec celles des éleveurs d'ici. Et ce, pour tirer les prix vers le bas et ainsi maintenir leurs marges de profit vers le haut.
Au coeur de cette mathématique de la croissance, le poulet, les oeufs ainsi que le lait et ses dérivés arrivent toutefois à se distinguer. Issus de productions dites «sous gestion de l'offre», leur origine est facile à deviner. Elle est forcément québécoise ou canadienne, puisque ces produits sont protégés de la concurrence étrangère. «Le principe d'achat local est mis en pratique dans ces domaines, résume Mario Hébert. Mais c'est clair que la gestion de l'offre n'est pas un modèle que l'on pourra imposer dans d'autres secteurs de l'agriculture puisqu'il est déjà beaucoup remis en question sur la scène internationale» dans le cadre, entre autres, des discussions ayant lieu au sein de l'Organisation mondiale du commerce. Plusieurs pays, dont les États-Unis, aimeraient bien voir ce modèle, qualifié de protectionniste, disparaître. Au nom du libre-échange.
Des marchés trompeurs
Remèdes à une offre de produits alimentaires de plus en plus internationale, les marchés publics -- qui occupent un faible 1,5 % du marché des fruits et légumes au Québec -- tendent à s'imposer comme la porte d'accès aux aliments d'ici. Une porte qui grince parfois lorsqu'en pleine saison la salade du Québec s'y fait narguer par des salades des États-Unis. Comme c'est parfois le cas.
Sous la pression des consommateurs, les choses pourraient toutefois changer, croit Jacques Proulx, ancien président de l'Union des producteurs agricoles (UPA) qui voit dans le désir d'acheter localement plus qu'un phénomène de mode. «C'est une tendance qui va se développer à l'avenir, car on commence à comprendre collectivement les bénéfices que cela va nous apporter», dit-il.
JoAnne Labrecque le croit aussi. Elle pense également que l'éducation des consommateurs en la matière va certainement inciter les réseaux de distributeurs alimentaires à revoir leurs façons de faire pour mieux répondre à ce nouveau besoin. «Plus sensibilisés, les gens vont davantage s'offusquer de croiser des aliments importés à l'épicerie quand ces mêmes aliments sont disponibles en version québécoise», dit-elle. Et du même coup, ils pourraient mettre à l'épreuve un concept tout aussi contemporain que l'achat local. Celui du «demandez et (peut-être) vous recevrez».
Vos réactions
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L'autonomie alimentaire.. par-dessus le marché... - par Christian Montmarquette (chmontmarquette@yahoo.fr)
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