Macadam - Indépendance gaz bar

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Guillaume Bourgault-Côté
Édition du samedi 11 et du dimanche 12 août 2007

Mots clés : Association québécoise des indépendants du pétrole, Villeray, Essence, Commerce, Économie, Montréal

Chez Essence, on carbure au minimalisme

Essence est le nom aussi coquet que subtil d'une petite station-service de Villeray, à Montréal.

Photo: Jacques Grenier

Le nom est d'une clarté absolue: «Essence». Droit au but, sans détour, franc comme tout. C'est comme un casse-croûte qui s'appellerait «Frites», une buanderie «Laveuses» ou un disquaire «CD».

Essence est donc le nom aussi coquet que subtil d'une petite station-service de Villeray, à Montréal. Deux vieilles pompes attenantes à un garage à deux portes. Propriétaire unique, indépendant absolu. Il s'appelle Bachir Naji, semble aussi occupé qu'un p.-d.g. de multinationale (il a fallu l'appeler une dizaine de fois pour lui arracher une centaine de mots) et exploite avec quelques mécanos ce garage perdu à l'angle des rues Villeray et Henri-Julien.

Perdu parce qu'un indépendant du pétrole installé en plein coeur de Montréal, c'est très rare. De fait, M. Naji n'est affilié à personne. Son commerce n'arbore le nom d'aucune entreprise connue. L'enseigne rouge qui annonce l'établissement n'a même pas été modifiée depuis le dernier changement de propriétaire: l'ancien Essence Lugar est simplement devenu Essence, le Lugar ayant été sommairement biffé.

Dans le paysage montréalais, Essence apparaît donc comme un anachronisme total. C'est le type de garage qu'on trouve habituellement dans des bleds anonymes ou qu'on voit sur le bord des routes de poussière d'une Amérique à la Kerouac. Rouge et blanc, minimal, bancal, sans possibilité de paiement express et sans effusion de fluorescents, contrairement aux stations-service des grandes pétrolières, qui en déploient des masses la nuit venue.

Il faut quand même dire que ce décalage temporel est atténué par le compagnon de coin de rue d'Essence: le spectaculaire Miss Villeray Lounge, dont l'enseigne au néon présentant la miss en question rappelle que la modernité est une notion bien relative.

Bien à Montréal

Mais peu importe les apparences: c'est bien à Montréal que se trouve Essence, les deux pieds dans le macadam urbain de cet été 2007. Sur les murs, des posters jaunis: Shelby Mustang des années 70, Daytona coupé de la même époque. Partout dans l'air, une odeur prégnante d'huile et de graisse. Sur le comptoir, quelques magazines et une vieille télévision RCA qui n'offre visiblement que du noir et blanc, comme celles qui ont vu Lee Harvey Oswald mourir et Armstrong marcher sur la Lune.

Sur le mur du commerce donnant du côté de la rue Villeray, le patron remercie sa clientèle en lettres attachées. Il indique candidement qu'on «ne vous promettra pas des miracles» mais que, au moins, «la qualité du service passera avant tout». Puis, il conclut: «Sans vous, rien ne serait possible.»

«Les clients me connaissent, dit M. Naji. On se respecte. Moi, je ne peux pas vendre mon essence aussi peu cher que les autres. Alors, je leur dis: voici mon prix, prenez-en si vous voulez et si vous pouvez m'encourager. Sinon, c'est pas grave.»

Le proprio raconte qu'il est carrément impossible de suivre les Shell, Ultramar et autres Esso qui dictent les lois du marché montréalais du pétrole. «Je suis seul, ça fait une grosse différence. Quand j'achète

10 000 litres d'essence à 1,11 $, je ne peux pas ajuster mon prix aux 15 minutes. Je vais vendre tout le réservoir au même prix, plus trois ou quatre sous de profit. C'est à prendre ou à laisser pour le client.»

En fait, l'essence est un petit boni dans cet établissement qui vit davantage de sa spécialité en «mécanique générale». C'est une simple façon d'attirer quelques clients supplémentaires. M. Naji le confirme vite: il n'y a pas de filon d'or à trouver dans la vente d'essence à échelle réduite. Ici, on ne parle pas d'or noir mais de gaz. Et on carbure au minimal sans plomb.

L'Association québécoise des indépendants du pétrole (AQIP) ignore d'ailleurs combien de petits indépendants du genre de Bachir Naji subsistent en 2007, à Montréal ou ailleurs au Québec. Ils sont trop petits. L'AQIP regroupe bien 1500 stations-service à travers la province, mais ce sont des indépendants rassemblés sous des enseignes indépendantes, du genre Eko, Olco, Harnois, Crevier, Sonic. Ceux-là écoulent environ 20 % du total du volume d'essence vendu au Québec.

Mais les propriétaires uniques? On ne sait pas. Il faudrait peut-être demander à Miss Villeray Lounge qui, depuis des décennies, a les yeux rivés sur les deux pompes du p'tit indépendant d'à côté...


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