Une arche musicale
Mots clés : spectacles, Randy Raine-Reusch, instruments, Culture, Musique, Malaisie (pays)
Randy Raine-Reusch s'est voué à la sauvegarde des instruments de musique menacés

Des groupes de bluegrass américains, cow-boys éberlués par le lieu féerique, mais aussi des musiciens du Zimbabwe, de l'Inde, du Vietnam, de l'Afghanistan, etc. -- dont plusieurs de la Malaisie et du Sarawak, grands percussionnistes sur instruments de bambou --, mêlent des sons disparates, lancinants.
À l'origine, il y eut donc Randy Raine-Reusch, oiseau rare canadien à longue crinière et au charisme fou. La légende assure qu'il peut jouer de tous les instruments de musique du monde. Chaque légende possède sa graine de vérité. À le regarder improviser sur des percussions exotiques, ou des instruments à cordes dont on ignorait l'existence, comment ne pas y croire?
Cet homme s'est voué à la sauvegarde des instruments de musique menacés qui, comme bien des espèces de plantes et d'animaux, s'éteignent dans le grand nivellement contemporain. Notre ère de mondialisation se montre sans pitié pour une foule d'instruments à cordes, à vent ou à percussions. Certains d'entre eux s'anéantissent sans laisser de traces, d'autres finissent leur carrière derrière la vitrine d'un musée sans que nul ne puisse en tirer le moindre accord. Collectionneur, Randy possède près de 700 instruments traditionnels.
Il affirme que 10 000 d'entre eux ont disparu au cours des dernières décennies. «Dans l'histoire de la musique, jamais un tel phénomène ne s'est produit à pareille vitesse. Au nord de l'île de Bali, je suis arrivé un jour trop tard, soupire-t-il. La dernière musicienne à connaître un instrument venait de mourir. Oui, il faut faire vite.»
Pas étonnant que la ville de Phoenix, en Arizona, lui ait demandé de fonder le premier musée d'instruments traditionnels au monde. Il doit en recueillir d'ici deux ans entre 3000 et 5000, en provenance des quatre coins du globe.
Qu'il soit né à Halifax en 1952 puis élevé à Dartmouth au sein d'une famille dysfonctionnelle a contribué à lui ouvrir l'esprit. Il a appris à jouer de l'accordéon par oreille, avec des groupes folk de passage. Son talent et sa générosité l'ont entraîné sur les chemins musicaux de Woodstock à New York, en passant par Tokyo et Pékin, mais il a longtemps vécu en Colombie-Britannique.
C'eût été sans doute banal de l'interviewer au Canada, même s'il se produisait à Ottawa, le 26 juillet, au Musée canadien des civilisations. Il participe aussi au Festival of Sound Art, à St. Andrew-by-the-Lake Church, sur les îles de Toronto, les 9, 11 et 12 août. On pourra le voir improviser sur toutes sortes d'instruments.
Ethno-musicologue dans l'âme, Randy avait été chargé au milieu des années 90 par une société canadienne de se rendre au Sarawak pour le compte du gouvernement de cet État malais, afin d'inventorier les instruments traditionnels et de trouver les musiciens capables d'en jouer. «J'ai fait le tour des maisons longues de l'arrière-pays, découvrant des instruments que l'on croyait perdus, rencontrant des artistes sensationnels qui n'avaient jamais quitté la jungle. J'ai même enregistré un musicien, juste avant sa mort, le dernier à pouvoir jouer d'un instrument ancien.»
Devant la richesse de son butin musical, dûment enregistré par ses bons soins sur un CD, mais aussi face au danger d'extinction d'un répertoire moribond, Randy s'est mis en tête de fonder un festival de musique traditionnel au Sarawak, histoire de donner un coup de pouce aux trésors en voie de disparition, de mesurer les musiciens du pays à d'autres traditions folkloriques. Le village culturel du Sarawak venait d'être mis sur pied, cadre idéal pour un festival de musique. Ce village au coeur de la montagne est un centre de tourisme et de congrès, où les bâtiments sont construits sur le modèle des maisons de bois des différentes tribus du pays. La jungle l'entoure.
Randy comptait tellement d'amis musiciens à travers le monde qu'il n'eut qu'à consulter son carnet d'adresses pour la première édition, guère trop commanditée. Le ministère du Tourisme du Sarawak a décidé ensuite de financer l'aventure. Depuis dix ans, la manifestation a pris du volume, du lustre. Il y a même de faux laissez-passer qui circulent. La population locale se plaint du coût élevé des billets. Le festival est victime de son succès.
«Il n'a jamais été question que je m'incruste là-bas, explique Randy. J'ai cofondé le festival avec des gens de la place. La deuxième année, j'étais consultant et puis, ça s'est joué de plus en plus sans moi. Il fallait que le Sarawak s'approprie l'événement. Dès le départ, j'ai voulu aussi qu'il n'y ait pas que des spectacles, mais aussi des ateliers de travail, pour mêler les cultures, élever le niveau des prestations.»
Randy n'était pas venu depuis cinq ans au festival. Il se montrait tout surpris par l'ampleur de l'événement. Personne là-bas ne l'a oublié. Difficile de l'arrêter pour une entrevue: tout le monde se l'arrachait. On ne se lasse pas d'ailleurs de l'écouter.
«En 1997, j'avais emmené des musiciens du Sarawak à Marseille pour le WOMEX [World Music Expo], raconte-t-il, et les Français riaient d'eux, disant qu'ils avaient les pieds sales. Certains n'avaient jamais quitté leurs maisons longues ni mis les pieds hors du Sarawak. J'ai demandé aux musiciens: "Vous êtes-vous lavé ce matin? -- Oui, bien sûr. Mais passez trente ans à marcher nu-pieds dans la jungle et essayez de faire partir la terre... Toutefois, quand les directeurs de festivals et les journalistes spécialisés les ont vus sur scène, des larmes ont coulé sur leurs joues. Ils m'ont avoué ensuite n'avoir rien entendu d'aussi pur depuis des années. Ils croyaient que ce type de musique n'existait plus. Les instrumentistes du Sarawak ont été les grandes stars du WOMEX.»
À l'occasion du dixième anniversaire du festival, en juillet, Randy avait accepté de se produire sur scène et d'animer quelques ateliers, en faisant jammer ensemble des musiciens des quatre coins du monde sur des instruments inouïs, dont une espèce de corne d'éléphant en bois, le didgeridoo des aborigènes d'Australie, catalogué plus vieil instrument du monde (30 000 ans).
Depuis la fondation du World Music Festival, deux autres événements annuels du même genre sont nés en Malaisie, la musique traditionnelle a repris de la vogue. «Les attitudes changent face aux traditions. Un tas de jeunes veulent prendre la relève.»
Randy songe à créer un nouveau festival, sur l'île de Madagascar cette fois, où une femme, Hanitra Rasoanaivo, fait renaître la musique traditionnelle en regroupant les musiciens malgaches. Entre-temps, Randy s'occupe de mettre sur pied le fameux musée des instruments à Phoenix, jurant qu'ils ne moisiront pas sans musiciens, que ce centre en sera un aussi de concerts, d'échanges, que la musique n'est rien si on ne la garde pas en vie et qu'il s'y appliquera là aussi. Promis!
Odile Tremblay était l'invitée de l'Office du tourisme de la Malaisie.
Vos réactions
Quelle belle découverte - par Rose Marquis
Le mercredi 08 août 2007 08:00

