L'entrevue - Le temps et l'espace de la création

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Frédérique Doyon
Édition du lundi 06 août 2007

Mots clés : création, Francine Bernier, chorégraphie, Culture, Danse, Québec (province)

La chorégraphie québécoise a le vent dans les voiles, selon la directrice de l'Agora de la danse Francine Bernier. Mais le milieu de la diffusion est au bout de sa corde financière.

Le temps c'est de l'argent, dit-on. Pour les artistes, le temps, c'est plutôt l'or de la création. Permettez-leur d'inscrire leur processus artistique dans la durée et ils livreront le meilleur de leur talent. C'est ce que plaide Francine Bernier, directrice générale et artistique de l'Agora de la danse qui vient de passer le cap de ses 15 ans.

C'était en 1992. Édouard Lock et sa compagnie La La La Human Steps couraient déjà les grandes scènes du monde. Le Festival international de nouvelle danse venait de consacrer sa troisième édition à la chorégraphie québécoise. Mais les artistes et les organismes de diffusion squattaient encore les lofts. Il était temps de se doter d'un lieu spécifiquement dédié à la discipline en plein essor.

Ainsi est née l'Agora de la danse avec ses deux salles (le Studio et l'Espace Tangente) dans les murs du département de danse de l'UQAM, qui a fondé une corporation avec le Regroupement québécois de la danse et Tangente. «C'est né du besoin d'un milieu, il n'y avait pas de lieu, pas de salle. Tout le monde était itinérant.»

La mission que s'est donnée Francine Bernier, arrivée six mois après l'ouverture: donner le lieu aux artistes en s'engageant à long terme dans leur démarche. Le public suivra. Une leçon essentielle que lui a transmise Jean-Pierre Ronfard alors qu'elle était coordonnatrice d'Espace libre.

«Il avait une pensée, une démarche par rapport au processus de création et à son lieu de déploiement, se rappelle la directrice. Il ramenait toujours toutes les questions à ceci: "le lieu sert aux créateurs". C'est ce que j'ai appliqué à l'Agora.»

Née à Chicoutimi, Francine Bernier a aussi été directrice administrative au Théâtre d'Aujourd'hui avant de côtoyer M. Ronfard et de prendre le chemin de la danse. Même son boulot d'étudiante comme placière au Théâtre du Rideau Vert la préparait déjà à envisager le lien entre le créateur et un lieu. «J'ai vu Viola Léger jouer la Sagouine 42 fois; je voulais comprendre comment ça fonctionnait, un interprète avec une salle.»

La formule a porté fruit puisqu'aujourd'hui l'Agora de la danse, un des seuls théâtres qui agisse comme diffuseur spécialisé de cet art, a atteint le taux de fréquentation le plus élevé de son histoire, 83 %, en constante progression depuis cinq ans. En 2006-07, il y a eu 28 représentations à guichets fermés et quatre supplémentaires. Du jamais vu pour la danse.

«C'est exceptionnel», note-t-elle, en insistant sur le fait qu'il s'agit de création québécoise à l'état pur. «On n'a pas le "show" de tournée, qui arrive tout rodé et qui a eu du succès ailleurs.»

Le secret du succès

Un petit tour d'horizon de la fréquentation des autres diffuseurs tels Danse Danse ou Tangente semble corroborer l'engouement récent du public pour l'art du corps et du mouvement. Les abonnements de saison se vendent mieux, les salles se remplissent plus souvent.

«Les médias en parlent plus, ça suscite une curiosité, les gens viennent et ne sont pas déçus puisqu'ils reviennent», dit celle qui a connu des jours moins glorieux où moins de 60 spectateurs venaient assister aux représentations.

Le secret de ce succès croissant, elle l'attribue essentiellement à l'engagement renouvelé de l'Agora dans des démarches créatrices et dans la durée. Ce qui fait qu'on a pu, au fil des ans, associer l'Agora à des démarches d'artistes en particulier: José Navas (Compagnie Flak), Dominique Porte (Système D), Danièle Desnoyers (Le Carré des Lombes) y sont ainsi revenus souvent, développant leur signature. «On a des créateurs en danse qui sont extraordinaires au Québec. Mais la qualité est aussi dans le temps de travail des artistes, je pense que c'est ça qui fait la différence», affirme Francine Bernier.

Ce temps de la création jumelé à la leçon de Ronfard mène à une règle d'or: la résidence. Offrir aux artistes un lieu dans la durée est devenu un rôle clé de l'Agora. C'est pourquoi la première initiative de la directrice à son arrivée à la tête du théâtre en 1992 fut d'arrêter de le louer aux festivals l'été afin d'y développer des résidences. Cet été, la compagnie de Zab Maboungou Nyata Nyata, le Carré des Lombes de Danièle Desnoyers et le chorégraphe Martin Bélanger ont notamment pu profiter de l'espace.

«Ce n'est pas seulement pour la salle de répétition, c'est une période où ils peuvent essayer des choses, en ajouter, en jeter. Un espace-temps d'autant plus crucial que les oeuvres se font de plus en plus multidisciplinaires.»

Elle rappelle que la spécificité de la création chorégraphique puise sa force dans sa fragilité même: tirée du néant, elle prend forme dans les corps des danseurs.

«Les chorégraphes ne partent pas avec un texte, ce n'est pas du théâtre, ils créent avec les danseurs. Je trouve ça fabuleux qu'ils partent de rien. Oui, ça coûte cher, la création en danse, parce que la page est vraiment blanche.»

Cette radicale liberté dans l'art a d'ailleurs motivé son choix de travailler en danse. Une décision hautement politique pour elle.

«Je n'ai travaillé qu'en création. C'est un choix politique que j'ai fait pour travailler sur le sens de ce qu'on est, sur la culture du Québec. Pour moi, ça passe par les créateurs et moi, je les accompagne.»

Cap sur la diffusion

Pour mieux servir la création, qui a bénéficié d'un vent favorable cette dernière décennie, il faut renforcer la diffusion, croit Mme Bernier. L'étranglement financier qu'ont vécu cette année les petits diffuseurs comme le Studio 303 et le Théâtre La Chapelle reflète en fait la situation de l'ensemble du secteur: le soutien public stagne depuis cinq ans alors que tous les coûts explosent (publicité, loyers, etc.). Les plus gros diffuseurs s'en sortent parce qu'ils peuvent piger dans des revenus de billetterie gonflés.

«On sent un essoufflement, on a tous la même problématique: c'est beaucoup plus difficile de maintenir la qualité de travail avec les moyens financiers qu'on a. C'est tout le fonctionnement qui n'est pas assuré, parce que nous, on doit donner des garanties: qu'est-ce qu'on va faire avec les artistes dans trois ans?»

Ironie du sort, l'«essoufflement» survient alors que la discipline surfe sur une jolie vague de reconnaissance de la part du public. L'histoire rappelle étrangement celle de la Fondation Jean-Pierre-Perreault rendant l'âme après avoir déchaîné les publics d'Europe avec Joe. Cette conjoncture a un impact sur l'ensemble de l'offre de spectacles dans la métropole, selon la directrice. «Ça nous coupe des spectacles les plus intéressants dans le monde. Pina Bausch ne vient pas à Montréal, elle va à Ottawa.»

Mais une lueur brille à l'horizon. Un chantier sur la danse a permis d'exposer la problématique au Conseil des arts et des lettres, qui en a fait l'une de ses cinq priorités... s'il reçoit une injection d'argent neuf du ministère de la Culture et des Communications. Le problème se situe là en partie: l'argent est ponctuel. Panser des plaies ici et là ne suffit pas. Mieux vaut prévenir que guérir, dit-on. Un message que pourraient bien porter les états généraux de la danse, qui réuniront le milieu l'an prochain autour des enjeux liés à son développement.


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