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Les peurs
Dans son livre, La Peur en Occident, xiv e - xviii e siècles, une cité assiégée (Paris, Fayard), Jean Delumeau s'intéresse à deux types de peurs : les «peurs spontanées, ressenties par de larges fractions de la population» et les «peurs réfléchies découlant d'une interrogation sur le malheur conduite par les directeurs de conscience de la collectivité, c'est-à-dire avant tout par les hommes d'Église» (p. 22). On a pu les classer en trois grandes catégories: les peurs eschatologiques qui se rapportent aux fins dernières de l'homme, au diable et à ses suppôts, les peurs apocalyptiques et les peurs ordinaires, celle de tous les jours.
Des peurs eschatologiques, qui concernent ce qui doit suivre la vie terrestre, la fin du monde, le jugement dernier, le paradis et l'enfer, le diable et les démons, il ne reste pas grand chose, si ce n'est encore parfois les reliquats de la dévalorisation religieuse du statut de la femme, source de tous les maux parce qu'elle a fait chasser Adam du Paradis. Les peurs apocalyptiques, s'ajoutant aux précédentes, comportaient les trois cavaliers de l'Apocalypse : la guerre, la famine et la peste. N'en subsisterait-il pas quelques traces avec les craintes d'un manque de ressources alimentaires pour une population croissante, celles de maladies animales comme la vache folle ou la grippe aviaire ou de maladies humaines comme le sida?
Passons sur les peurs de l'an 100 dont Patrick Girard a montré dans Raoul GLABER (985-1047), l'homme qui inventa l'an mil (L'Événement du Jeudi, 16 au 22 décembre 1999, p.71-73) que les Histoires, rédigées par ce moine bourguignon du XIe siècle sont à l'origine du «mythe des terreurs de l'an mil» . « Raoul Glaber a tant insisté sur le passage du nouveau millénaire, au besoin en exagérant phénomènes inquiétants et catastrophes, c'est parce que en bon moine clunisien il entendait imposer le calendrier chrétien établi au VIe siècle par Denys l'Ancien et adopté par les élites cultivées - et elles seules - à la faveur de la renaissance carolingienne.» Déjà un bel exemple de manipulation par la peur.
Quant aux peurs ordinaires, elles sont innombrables, mais l'une est peut-être marquante, c'est la peur de l'avenir, de ses incertitudes et de ses menaces. L'astrologie en était le remède, qui permettait de prévoir la guerre, la paix, la prospérité, etc. Inutile de dire que de nos jours, elle est toujours en vogue et le sera, même si les astronomes en ont démontré la vacuité, puisqu'elle est d'ordre émotionnel et donc irrationnel.
Bien entendu, toutes ces peurs ont existé bien avant le XIVe siècle et quelque historien pourrait nous en brosser le tableau. De nos jours, à leurs traces rampantes, s'ajoutent les peurs modernes. Lors d'une de ses conférences, le professeur Louis Malassis, président d'Agropolis, en a donné une liste: «Le réchauffement de la planète fait craindre des changements de climats et de véritables catastrophes. On sait que l'accumulation dans la haute atmosphère de certains gaz, carbonique en particulier, piège la chaleur et produit "l'effet de serre". On redoute les effets extrêmes tels que sécheresse, inondations et cyclones. Dans leur dernier rapport publié à Genève le 19 février dernier, les experts du groupe intergouvernemental sur l'évolution du climat (I.P.C.C.), attirent l'attention sur l'urgence de prendre des mesures en vue de réduire le réchauffement de la planète. On craint la montée des eaux, l'érosion des sols, la baisse des ressources en eau potable, la disparition et les migrations d'espèces vivantes, une recrudescence du paludisme et du choléra, une baisse des récoltes dans les zones tropicales et subtropicales.» La peur nucléaire de la guerre froide s'est estompée, remplace par celle du terrorisme, avec son utilisation politique souvent abusive et ses conséquences préjudiciables pour le reste du monde. «Tout ce que fait l'Amérique est susceptible d'alimenter l'idée d'une conspiration partout dans le monde. Mieux, l'Amérique se suspecte elle-même depuis toujours», de dire le professeur britannique Alastair Spark, spécialiste de cette question (Le Devoir, Paranoïa made in USA).
Mais ce serait maintenant le «sort du monde, de la vie et de l'humanité tout entière» qui serait en jeu, du fait de ces changements climatiques que les médias ressassent de façon pléthorique: l'apocalypse moderne en quelque sorte. Là encore, il faut se garder de la manipulation. On parle «d'écologisme industriel», qui alimenterait les profits des industries qui s'en occupent en exagérant les menaces, «d'écologisme politique» de partis utilisant une stratégie identique pour susciter un électorat. Et ainsi de suite. Il existe incontestablement un terrain propice à un catastrophisme de masse. «Faire peur aux masses a toujours été un instrument de pouvoir extrêmement puissant. Ça fait oublier les actualités plus importantes, et surtout, de nos jours, ça fait vendre! » (Les yeux ouverts)
Il faut traiter objectivement et scientifiquement un danger réel, en évitant précisément le catastrophisme de la peur. L'humanité, en constante évolution, a connu de difficiles et dangereuses périodes climatiques. Les hommes de la préhistoire ont connu les grandes glaciations, dont la dernière a commencé il y a quelque 110_000 ans, jusqu'à atteindre son point culminant il y a 20_000 ans, avant de disparaître il y a 10_000 ans. Le niveau moyen de la mer était inférieur de 100 m au niveau actuel, du fait de l'importante quantité d'eau immobilisée dans les glaciers. Ces hommes ont survécu, même s'il n'avait pas les moyens dont nous disposons - ou peut-être parce qu'ils ne les avaient pas?
Il y a eu un épisode chaud entre 900 et 1000 touchant l'Europe du Nord, le Canada et sans doute une partie de l'Asie : c'est l'époque de la conquête du Groenland (le «pays vert», où les Vikings cultivaient des céréales). Et puis, a succédé le «petit âge glaciaire», qui a marqué l'Europe occidentale entre 1550 et 1850, avec une extension de la banquise Arctique et des glaciers des montagnes.
Certes «l'histoire de l'humanité se présente comme une succession - un processus sans fin et sans finalité - de créations et de disparitions de mondes. Naquirent puis disparurent : les mondes premiers, le monde égyptien, le monde aztèque, le monde grec, le monde romain, le monde chrétien (encore trop souvent appelé Moyen Âge), le monde soviétique, etc. L'exploration de l'histoire humaine nous apprend que les humains ne sont pas prisonniers d'un monde (de certaines croyances, d'un certain type d'organisation politique ou économique, d'une certaine esthétique, d'un certain rapport au temps ou encore à l'au-delà, etc.). L'Homme est un animal « ouvert », c'est-à-dire doté d'une « capacité créatrice de monde », infinie. Les humains sont des « créateurs de monde »., écrit Andreu Solé dans Créateurs de monde (Éditions du Rocher, Monaco)
Alors, un catastrophisme pessimiste n'est pas de mise. Nous avons besoin d'un équilibre entre ce qui existe et peut nous menacer et ce qui s'ensuivra dans l'avenir. Un équilibre comme celui dont parlait Alber Camus: «L'homme n'est pas entièrement coupable: il n'a pas commencé l'histoire; ni tout à fait innocent, puisqu'il la continue.» Ou, pour suivre le grand poète René Char, dont 2007 célèbre le centenaire de naissance, nous ne pouvons vivre que dans «l'entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l'ombre et de la lumière», entre le présent et l'avenir, loin des battages médiatiques ou politiques, mais dans la réalité d'un monde qui connaît son présent sans connaître son avenir. Comme l'a dit le grand poète allemand Hölderlin et après lui Rimbaud, ce n'est qu'« en poète que l'homme habite cette terre ». En cette période troublée, c'est peut-être la voix de la sagesse.
