Relocalisation des communautés autochtones - Déménager ou rester là?

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Lisa-Marie Gervais
Édition du samedi 04 et du dimanche 05 août 2007

Mots clés : réserves, droits fondamentaux, déménagements, Autochtone, Canada (Pays)

Les chefs amérindiens le reconnaissent: dans certaines communautés, l'environnement où est implanté le village est parfois si hostile qu'il est impossible d'assurer un sain développement économique. S'installe alors une pauvreté endémique, terreau fertile de graves problèmes sociaux. N'empêche, le déménagement n'est pas toujours une panacée.

Photo: Agence Reuters

Inondations, sols contaminés, territoires hostiles. De tout temps, devant ces dures réalités, Premières Nations et Inuits ont dû délaisser leurs villages pour aller s'établir ailleurs. Certains de ces déménagements se sont avérés des réussites. Dans d'autres cas toutefois, où les déménagements ont été forcés, les droits fondamentaux des autochtones ont été pris en otage.

Ils y sont, ils y restent. Après de nombreuses tergiversations, les Cris de la réserve Kashechewan, au nord de l'Ontario, n'auront pas à déménager leurs pénates en dépit des inondations et autres problèmes reliés à l'eau qui menacent les terres où ils vivent. Lundi dernier, le ministre des Affaires indiennes, Jim Prentice, a finalement annoncé un investissement de 200 millions de dollars en sept ans pour construire des digues autour du village au lieu de le relocaliser, ce que le chef Jonathan Solomon a accepté avec l'appui de sa communauté.

Tout est bien qui finit bien, ont dit certains d'emblée. Le coordonnateur du programme en études autochtones de l'Université d'Ottawa, Georges Sioui, attribue à tout le moins à cette entente le mérite d'une prise de conscience. «C'est une victoire pour tous les Canadiens parce que c'est un petit morceau de notre pays qui a plus de chances de se voir développer de façon conséquente, qui ne privera pas les futures générations de leur héritage», croit ce professeur aux départements d'histoire et d'études anciennes et de sciences des religions.

Pourtant, aux yeux de plusieurs autres, c'était la moindre des choses. «La majorité était en faveur, oui, mais parfois, on est forcé d'accepter même si on n'est pas d'accord. C'est un compromis. C'est clair que le gouvernement ne voulait pas donner plus», soutient David Welch, professeur à l'École de service social de l'Université d'Ottawa, qui s'intéresse aux questions autochtones.

Autrefois, selon Claude Denis, professeur à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa et spécialiste des questions autochtones, le gouvernement déplaçait les gens pour des motifs d'ordre administratif. Le but consistait à rassembler et à sédentariser les communautés afin de briser leur isolement et de leur donner un meilleur accès aux services. «L'autre logique qui motivait les déménagements était celle du développement. On emmenait les populations au Nord de façon à laisser passer librement le chemin de fer et à pouvoir établir des villes. C'est le cas standard de l'établissement des réserves dans l'Ouest canadien», explique-t-il.

Aujourd'hui, les choses ont quelque peu changé, croit M. Denis. «On prend des communautés qui avaient déjà été sédentarisées pour les besoins du gouvernement et, pour une raison ou une autre, on sent le besoin de les déplacer à nouveau», note-t-il. «Mais depuis qu'on a recommencé à reconnaître certains droits des autochtones, on ne peut pas leur imposer un déménagement aussi facilement», nuance-t-il.

Les Premières Nations et les Inuits ne possèdent-ils pas le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes? Oui et non, indique l'avocat David Schulze. Selon lui, les réserves appartiennent à la Couronne fédérale au bénéfice des bandes, ce qui ne signifie pas que le gouvernement puisse en faire ce qu'il veut. «Par contre, ça s'est déjà vu par le passé», dit-il. Selon lui, le droit est contourné par un autre type de pouvoir: celui de l'argent. «Un peuple peut affirmer son intention de rester sur place. Mais si le ministère l'informe qu'il n'accordera plus de sommes pour, par exemple, rendre un endroit sécuritaire, la communauté est prise», note Me Schulze.

Le déplacement n'est que

la pointe de l'iceberg

Les chefs amérindiens le reconnaissent: dans certaines communautés, l'environnement où est implanté le village est parfois si hostile qu'il est impossible d'assurer un développement économique sain. S'installe alors une pauvreté endémique, terreau fertile de graves problèmes sociaux. N'empêche, le déménagement n'est pas une panacée, croit l'historien et Huron Georges Sioui. «Il y a toujours ce discours qui court selon lequel on devrait fermer les villages autochtones éloignés et ramener les gens vers les villes. C'est le débat "fermer l'arrière-pays ou non". Si autant de jeunes quittent la Gaspésie à la recherche d'un emploi, il faudrait peut-être la vider au complet», lance-t-il avec ironie. «Les autochtones sont là depuis des milliers d'années. Pour eux, le territoire qu'ils occupent est encore plus important parce qu'il est lié à leur mode de vie traditionnel», poursuit-il.

Le cas de la communauté innue de Davis Inlet est un exemple bien connu de l'échec de la relocalisation. Aux prises avec de graves problèmes de toxicomanie, d'alcoolisme et de violence, cette communauté subissait une véritable descente aux enfers dans les années 90. Réagissant promptement à des images qui avaient fait le tour du monde, sur lesquelles on voyait des jeunes inhaler des vapeurs d'essence, le gouvernement avait forcé cette communauté à quitter l'île où elle vivait pour la terre ferme du Labrador afin de pouvoir mieux lui venir en aide. Sans même lui donner le choix. Malgré cet espoir, Natuashish, le nouvel emplacement, n'a pas permis de guérir les maux des Mushuau Innus. Au contraire, les problèmes sociaux sont plus graves que jamais et la revente d'alcool et de drogue y est florissante.

«On a pensé que le simple fait de déplacer la communauté traumatisée allait tout régler», dit Daniel Salée, professeur de science politique à l'université Concordia, qui travaille sur la question du leadership dans les communautés. Selon lui, le problème est beaucoup plus complexe. «Le déplacement, c'est la pointe de l'iceberg. Il y a des problèmes plus structurels: tradition et modernité, l'emploi... Il y a une foule de facteurs qui font qu'un désoeuvrement s'installe. À Davis Inlet, on a eu beau reconstruire le village, le leadership était incapable d'assurer une gestion correcte et une certaine continuité», ajoute-t-il, insistant toutefois sur le fait qu'il n'y a pas eu que des ratés.

Des négociations asymétriques

Ainsi, le problème n'est pas tant le déplacement en soi mais plutôt les négociations qui l'entourent. Après une consultation populaire au terme de laquelle ils ont décidé de demeurer sur place, les Cris de Kashechewan ont ainsi refusé une offre du gouvernement fédéral qui les aurait contraints à déménager à 450 kilomètres au sud de la ville de Timmins, et ce, au coût de 300 millions. Ils avaient eux-mêmes proposé une contre-offre de 400 millions qui comportait un déménagement à 40 kilomètres à peine de leur village initial. Claude Denis croit que l'autonomie décisionnelle des autochtones n'est pas réelle et qu'elle s'arrête «là où le portefeuille du gouvernement s'arrête». «Le gouvernement fait des offres asymétriques. L'appui financier et logistique n'est pas le même dans toutes ses propositions. Il impose des conditions qui influencent fortement le choix que la communauté va faire», déplore-t-il.

Dans d'autres cas, c'est l'attitude paternaliste d'Ottawa qui dérange. «Le gouvernement n'est pas capable de nous considérer comme des êtres humains qui peuvent négocier, il n'est pas intéressé à nous écouter», affirme James Papatie, leader de la communauté algonquine de Kitcisakik, en Abitibi.

Pourtant, son peuple a fait un grand pas en avant pour améliorer ses conditions de vie. Vivant encore aujourd'hui sans eau potable ni électricité, cette communauté de 426 habitants située au sud de Val-d'Or, dans le parc de La Vérendrye, est actuellement en négociations avec Ottawa pour déménager à un endroit où le sol rocailleux n'empêchera pas l'installation de tuyaux et où le sol argileux ne nuira pas à la construction des maisons, comme c'est le cas à l'heure actuelle. Il n'y a pas si longtemps, dans les années 80, la communauté de Kitcisakik sombrait dans les mêmes difficultés socioéconomiques et les mêmes problèmes d'alcool, de violence et de toxicomanie que celle des Innus de Davis Inlet. Depuis, elle s'est prise en main, a payé sa dette et a réglé ses problèmes. «Notre défi à nous, c'est de proposer un projet qui va nous sortir de notre dépendance [envers le gouvernement]», souligne M. Papatie, principal négociateur du nouveau projet de village.

Ayant déjà refusé plusieurs offres gouvernementales qui ne tenaient pas compte de ses besoins, la communauté mise maintenant sur le projet Wanaki («état de sérénité» en algonquin), c'est-à-dire un village sans statut de réserve, construit par et pour la communauté. Deux points achoppent pour le moment: la question de l'autonomie de gestion et celle de l'argent. «Il [le gouvernement] n'est pas trop ouvert. On va être obligés d'envisager le statut de réserve pour avoir quelque chose du fédéral. Ils ne sont pas intéressés à nous accorder un statut que toutes les communautés vont vouloir avoir plus tard», dit-il. «Imaginez, sur 640 communautés, il y en a 400 qui pourraient déménager demain matin. Le gouvernement ne pourrait pas faire accepter ça à ses contribuables.»

L'historien et philosophe Georges Sioui maintient que la solution ne réside pas dans la «transplantation» des communautés. «Les autochtones sont des gens qui ont résisté de façon héroïque à la déstructuration de la société et qui gardent une fierté et une indépendance. Il faut s'intéresser à eux et ne pas chercher à les déplacer. Il faut aller les rescaper là où ils sont, par l'éducation», conclut-il.


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Le Canada colonial - par Pierre Rousseau
Le samedi 04 août 2007 13:00

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