La fin du Spectrum - On va détruire ma maison de musique
Mots clés : histoire, démolition, Spectrum, Musique, Spectacle, Montréal, Québec (province)

Photo: Jacques Grenier
J'exagère, sans doute. Ce texte n'est pas de l'ordre du raisonnable. Je sais que j'accorde au lieu une importance démesurée. Ce sont les spectacles vus et entendus qui comptent, les amis avec lesquels j'y étais, les collègues côtoyés. L'endroit importe peu quand le show est bon. J'ai assisté à de mauvais shows au Spectrum, dans la formidable liste des bons. J'ai aussi vécu des moments d'exception dans l'enfer de l'Auditorium de Verdun, c'est dire. Mais il se trouve que le Spectrum est la salle où j'ai été le plus souvent le plus heureux. Où nous étions bien. Je parle au nom des collègues, des spectateurs aussi. Le Spectrum est notre maison mère à nous tous, fadas de musique.
Le Spectrum, notre point de chute des fins de soirée au Festival de jazz et aux FrancoFolies (où j'apportais la première édition du Devoir, les mains pleines d'encre). Le Spectrum, la salle où l'on n'en revenait pas de voir d'aussi près nos idoles: ceux qui y ont vu The Police en 1983 se reconnaîtront; moi, c'est d'avoir vu Dion Di Mucci en 1989, chantant Abraham, Martin & John, qui m'ébahit encore. Le Spectrum, la salle d'élection des premières de spectacles de chanson, la salle des rendez-vous répétés avec Michel Rivard, Richard Séguin et tous les autres. La salle qui symbolisait notre allégeance, notre appartenance. Notre salle.
Notre Fillmore
C'était en quelque sorte notre Fillmore. Mais si, le Fillmore West de feu Bill Graham, la mythique salle de San Francisco, haut lieu des années psychédéliques, qui programmait avec tant d'audace et de clairvoyance les bluesmen et les groupes de chevelus à la même affiche. La maison de Janis Joplin, du Jefferson Airplane. En 1991, Graham, qui était aussi le gérant de Procol Harum, s'amena au Spectrum lors de la tournée-retrouvailles du groupe britannique. «Welcome to Fillmore North!», lui dit André Ménard, tout fier. Non sans raison. «Il a souri, j'étais tellement content», racontait Ménard en 1997, à l'occasion des 15 ans du Spectrum.
Salut André Ménard. C'est un peu beaucoup passionnément sa salle, le Spectrum. Et celle de Michèle Neveu, qui gérait le lieu au jour le jour depuis le premier jour, pas une mince tâche. Je t'embrasse, Michèle. Quand je pense au Spectrum, j'entends André Ménard qui me crie des histoires de coulisse dans l'oreille droite, habituellement aux alentours du bar cinq. Celui du hall d'entrée. Merci pour l'acouphène, André, ça valait la peine. Merci pour tous ces shows que tu nous as amenés. Je ne saurais lesquels mentionner, il y en a trop. Quand je tape Spectrum et mon nom dans les cases du moteur de recherche Eureka, il sort 567 mentions. Ça donne une idée du nombre de visites. Et encore, ça ne remonte qu'à 1992: j'y allais bien avant de faire le critique et suis lié au Devoir depuis 1990. Qui plus est, ça ne tient pas compte des tas de fois où je suis retourné voir un show rien que pour en vivre la fin (c'est la difficulté du métier: on part toujours avant la fin pour écrire nos papiers). C'était facile, j'avais ma carte du Spectrum. Entrée gratuite pour deux, à l'année. Autant dire la clé de ma maison.
Sans chercher, les images et les sons se bousculent au portillon. Je me revois, je nous revois. Danser le rock'n'roll comme des possédés avec le Brian Setzer Orchestra. Hurler avec mon ami Pat Mcgarr quand Booker T. et ses Mg's ont joué les premières notes de Hang'em High. Fondre en larmes quand Procol Harum a démarré A Whiter Shade Of Pale à l'orgue Hammond B-3. Lever les bras et crier «Alléluia» quand Ginette Reno a chanté Amazing Grace au Show du Refuge. Sauter en même temps que Katerine quand il a refait J'adore pour la deuxième fois. C'était l'an dernier, ça.
Adieux et espoirs
On n'est pas dans une réunion d'anciens combattants. Le Spectrum, au moment où j'écris ces lignes, vibre encore des shows qui s'y succèdent. Le dernier spectacle a lieu ce samedi soir, à 23h: c'est le dernier spectacle en salle de ces 19es FrancoFolies, programme double Florent Marchet-Michel Faubert. Marchet va sûrement se demander pourquoi on pleurniche tous. Faubert saura. Il aura même les mots pour le dire. Demain, au party d'adieu qui commence à 23h et durera jusqu'aux petites heures, avec Michel Rivard sur scène -- à lui l'honneur, c'est le recordman de la place --, on sera déjà dans l'après. On sera comme à La Nouvelle-Orléans, dans le défilé vers le cimetière. En musique, tout de même. Merci pour ça aussi, André Ménard.
J'ai espoir comme tout le monde que la reconstruction à l'identique dans l'éventuelle grande bâtisse de l'îlot Balmoral se fera, et je me dis qu'au mieux, ce sera comme l'Olympia de Paris, suffisamment pareil pour qu'on s'y retrouve, avec les Voies lactées de petites lumières, le bar cinq dans le hall d'entrée, le grand escalier jusqu'au balcon, les photos géantes de Miles et de Sting, et le plus formidable promenoir jamais aménagé (le Spectrum est le seul endroit que je connaisse où l'on peut se tenir debout non seulement à l'arrière, mais sur les côtés, avançant jusqu'à mi-distance de la scène). Il se peut aussi que ça ne se fasse pas, et que le pic des démolisseurs me tue jusqu'à mes fantômes. Salut Paul-Henri Goulet, collègue disparu trop tôt: on avait chanté Stand By Me avec Ben E. King, une fois.
Bientôt, à la place, il y aura un Best Buy, nous dit-on. Ça me fait penser qu'à Paris, là où il y avait le Golf Drouot, légendaire salle des débuts du rock en France, là où Jean-Philippe Smet fit le Johnny pour la première fois, mais aussi là où passèrent les Stones et les Who, il y a aujourd'hui un McDo. Un Best Buy, c'est encore pire. Plus tragiquement ironique. Pensez qu'on y vendra en solde les disques d'artistes qui ont joué au Spectrum.
Vos réactions
avant la venue du centre d'achat sur la grande rue... - par labelle martin
Le samedi 04 août 2007 13:00

