Pas de coupable pour l'or fictif de Bre-X
Mots clés : scandale minier, John Felderhof, Bre-X, Justice, Économie, Canada (Pays)
Seul accusé, le géologue John Felderhof est acquitté dans le plus grand scandale minier de l'histoire

Photo: Presse canadienne
Seul homme à subir les projecteurs de la justice dans le scandale Bre-X, M. Felderhof n'était pas en Cour supérieure hier lorsque le juge Peter Hryn a mis un terme au procès. Le délibéré du juge a duré un an. Les procédures avaient débuté en 2000 mais s'étaient vite trouvées en eaux houleuses pendant plus de trois ans à cause d'une tentative de la Commission des valeurs mobilières de l'Ontario (CVMO) de faire remplacer le juge.
«Aucun drapeau rouge ["red flag"] n'aurait pu ou dû sauter aux yeux de M. Felderhof», a écrit le juge Hryn en concluant que «John Felderhof n'est coupable d'aucun chef d'accusation». Il était raisonnable pour M. Felderhof de croire en la qualité des échantillons d'or, a dit le juge. Les échantillons, faut-il le rappeler, étaient trafiqués. Ils avaient été saupoudrés de pépites venant d'ailleurs.
L'ancien géologue serait «soulagé et satisfait» du verdict, a dit hier son avocat, Joe Groia, à l'extérieur du palais de justice au centre-ville de Toronto.
Il risquait seulement une peine de deux ans de prison et une amende de plusieurs millions de dollars, ce qui s'explique par le fait que les accusations datent de 1999, avant le relèvement des peines et le resserrement général de la surveillance financière en Amérique du Nord. Peu après le dépôt des accusations, la Gendarmerie royale du Canada avait abandonné son enquête, affirmant ne pas avoir suffisamment de preuves.
«La preuve était difficile à faire», a dit Michel Nadeau, directeur général de l'Institut sur la gouvernance d'organisations privées et publiques. «Si le procès avait eu lieu avec les lois d'aujourd'hui, il aurait probablement été condamné, parce qu'une telle création fictive de valeur serait inacceptable... Quand on n'est pas certain de quelque chose [comme la qualité d'un gisement], on se la ferme. Les marchés achètent et vendent des actions sur ce genre d'information, alors il faut que ce soit solide.»
Si M. Felderhof est le seul ex-dirigeant de Bre-X à faire l'objet d'un procès, c'est parce que ceux qui auraient pu amener des éléments de réponse sont morts. L'autre géologue, Michael de Guzman, est tombé d'un hélicoptère dans des circonstances pour le moins nébuleuses en 1997 au-dessus de la jungle indonésienne. Le scandale venait d'éclater en raison d'analyses démontrant la piètre qualité du gisement et M. de Guzman se rendait sur les lieux pour en savoir davantage. La thèse de sa mort oscille entre le suicide et le meurtre.
En ce qui concerne le président et fondateur de la compagnie, David Walsh, il est mort d'un anévrisme en juin 1998, six mois après avoir quitté la compagnie pour s'installer aux Bahamas.
De l'hystérie à revendre
L'aventure commence en 1988. Bre-X, fondée par David Walsh, est alors une minuscule compagnie d'exploration. En 1989, son action se négocie à 30 ¢ à la Bourse de Calgary. À l'époque, elle se concentre sur les Territoires du Nord-Ouest. C'est au début des années 90 que la compagnie se tourne vers l'Indonésie, et ce, à la suggestion d'un nouveau partenaire: John Felderhof. C'est à ce moment que M. de Guzman est embauché, en raison de son expérience en Indonésie.
Au fil des travaux d'exploration à Busang et du programme de forage, le cours de l'action grimpe. De 1 $ au début des années 90, il atteint près de 15 $ en 1995. Bre-X annonce alors que le gisement contient au minimum 10 millions d'onces d'or, peut-être même 30 millions. Les analystes du secteur minier s'excitent, écrivent des rapports flatteurs. L'action bondit à 50 $.
La frénésie est telle qu'un an plus tard, en 1996, le cours de Bre-X, qui se négocie désormais à la Bourse de Toronto, dépasse le seuil des 200 $. L'appât du gain est fort. Pour faciliter l'achat de ses actions par les petits investisseurs, la compagnie effectue un fractionnement d'actions à raison de 10 pour 1. Autrement dit, quiconque détient une action en détient soudainement 10, et le prix est dix fois moins élevé. Cela ne freine pas l'hystérie qui entoure le titre. Celui-ci touchera éventuellement 28 $ (ou 280 $ si l'on exclut l'effet du fractionnement) pour une valeur boursière de six milliards.
À l'hiver 1997, les projections au sujet du contenu aurifère de Busang continuent de s'embellir. Le projet suscite un intérêt tel que le gouvernement indonésien s'implique et obtient, après négociations, rien de moins qu'une participation de 40 % avec des compagnies locales. David Walsh cède alors à ses fantasmes les plus fous et affirme publiquement que le gisement contient peut-être 200 millions d'onces.
Le rêve s'arrêtera là, de manière plutôt brutale. Un des partenaires de Bre-X, le producteur aurifère Freeport-McMoRan, affirme en mars 1997 que ses propres analyses démontrent une très, très faible teneur en or à Busang. Freeport demande une réunion avec M. de Guzman. Une semaine plus tard, ce dernier tombe de l'hélicoptère et on trouve son corps plusieurs jours plus tard, rongé par des animaux.
Au fil des semaines, des analyses suggèrent toutes la même chose: les investisseurs ont été bernés et les échantillons prometteurs avaient été trafiqués. La fraude est évidente. Les échantillons contenaient des pépites d'or, certes, mais celles-ci avaient été plantées là... La réaction des actionnaires est si violente qu'en mai 1997, l'action de Bre-X ne vaut plus que quelques dizaines de cents.
Impact au Québec
Dans la débandade, bon nombre de caisses de retraite ont perdu de l'argent. La Caisse de dépôt et placement, par exemple, a perdu 70 millions de dollars. «Il s'agit d'une fraude monumentale et sans précédent qui frappe des milliers d'investisseurs et de gestionnaires de portefeuilles, avait déclaré sa direction dans un communiqué à l'époque. Pour notre part, nous détenions un faible pourcentage de titres de l'entreprise [soit 1,5 % de Bre-X]. Les gestionnaires de la Caisse ont pris la décision d'investir dans Bre-X à partir des recommandations des dix plus grandes maisons de courtage.»
La Caisse était si scandalisée qu'elle avait même promis de ne plus jamais faire confiance aux évaluations d'experts n'ayant pas eux-mêmes collecté les échantillons. «La mesure de correction qui doit être envisagée par les Bourses du Canada est d'exiger un procédé d'évaluation totalement indépendant des compagnies minières, et ce, à commencer par la prise d'échantillons, comme cela se fait déjà en Australie.»
Un cabinet d'avocats montréalais, Lauzon Bélanger, avait même tenté de mettre sur pied un recours collectif. Me Yves Lauzon n'a pas voulu commenter le verdict hier.
Jay Gould, lui, s'est livré à l'exercice. Aujourd'hui âgé de 44 ans, il travaillait à l'époque chez Public Interest Research Associates, un petit cabinet-conseil, lorsque le scandale a éclaté. Lauzon Bélanger était un des clients de la firme, et M. Gould a passé des semaines à rencontrer des actionnaires montréalais de Bre-X et à mettre sur pied une campagne médiatique. Des gens qui venaient de perdre une partie de leurs avoirs, parfois la totalité.
«Cette expérience-là m'a vraiment touché», a-t-il dit lors d'un entretien hier. Il travaille aujourd'hui chez Profilium, une société montréalaise spécialisée dans les réseaux de communications. Il avait rencontré une soixantaine de personnes flouées. Après le verdict de non-culpabilité rendu hier à l'endroit de l'ancien géologue de la compagnie, voici ce qu'il a pensé: «À en juger par les photos, il n'a pas l'air de souffrir beaucoup, lui.»
Vos réactions
Le rôle des organismes de contrôle - par André Fortin
Le mercredi 01 août 2007 14:00
Bravo monsieur le juge - par coté carol
Le mercredi 01 août 2007 09:00
Et dire que... - par Valdor Lagacé-Gallant
Le mercredi 01 août 2007 08:00
L'appât du gain et les gogos du coin - par Gilles Bousquet
Le mercredi 01 août 2007 07:00
Faux, la Caisse suivait le TSE-300 - par jacques noel
Le mercredi 01 août 2007 07:00

