Le cinéma en deuil d'un autre monstre sacré
Mots clés : Ingmar Bergman, Michelangelo Antonioni, Décès, Cinéma, Italie (pays)
Michelangelo Antonioni plonge dans la nuit

Photo: Agence France-Presse
Intellectuel fin et sensible, maniant une caméra de subtilité et des questionnements aigus, Antonioni laisse au cinéma moderne les premiers reflets en oeil de mouche des cuisantes déroutes occidentales du XXe siècle.
Son univers aura été peuplé de détresses muettes. Ses personnages ne pouvaient s'échapper du désert du monde qu'à travers la solitude, la quête et l'introspection. Le cinéaste de L'Avventura et de Blow Up a su filmer en précurseur les contradictions d'un siècle fou, tendant le miroir fragmenté d'un monde privé de repères devant la rupture des codes superflus du passé. Les désarrois de l'après-guerre trouvèrent chez le maître italien des échos particulièrement lancinants, camouflés sous une froideur stylistique à éplucher.
Ces dernières années, sa longue silhouette hantait encore parfois les grands festivals. On le voyait au bras de sa compagne de 40 ans sa cadette, qui guidait sa marche incertaine. Handicapé depuis 1985 à la suite d'une grave attaque cérébrale, très diminué, en partie aphasique, c'est avec le secours de son admirateur, le cinéaste allemand Wim Wenders, qu'il avait réalisé sa dernière oeuvre, Par-delà les nuages, en 1995, à travers plusieurs histoires entrelacées. Mais ce film n'avait pas la force de ses grandes envolées. L'état de grâce s'était dissipé.
Cet enfant d'un milieu bourgeois né en 1912 à Ferrare, au nord de l'Italie, avait tâté de la critique de film, après de brillantes études en économie, avant d'étudier au Centre expérimental du cinéma. Il devait trouver sur son chemin des maîtres de premier choix, assistant Marcel Carné dans le mythique Les Visiteurs du soir, coscénarisant Le Retour du pilote de Roberto Rossellini et participant au scénario du Grand Cheik blanc de Fellini.
L'oeuvre d'Antonioni se déclinera en plusieurs temps, avec des phases de création bien tranchées. Mais une même angoisse traversera cependant tous ses films.
Entre 1943 et 1947, ses premiers pas derrière la caméra sont ceux d'un documentariste: Les Gens du Pô suit les bateliers sur le fleuve et montre leur vie de misère.
Il ne chemine pourtant pas longtemps dans le sillage du néoréalisme, si ce n'est pour dénoncer à sa manière les mêmes échecs sociaux. Ce sont les sentiments humains, les rapports des couples étrangers l'un à l'autre, qui allaient le fasciner dès son premier long métrage, Chronique d'un amour, en 1950.
La trilogie L'Avventura (1960), La Notte (1961) et L'Éclipse (1962), avec la sublime Monica Vitti au premier plan, son égérie et sa compagne, jouait d'énigmes, de réalité éclatée, d'éloignements, de silences, explorant l'univers pour lui familier de la grande bourgeoisie italienne désabusée. Ces films ouvraient une porte sur la modernité et les va-et-vient des sentiments. Leur forme épurée en noir et blanc demeurait liée à une sorte de classicisme, ce qui leur conserve d'ailleurs aujourd'hui une certaine intemporalité, tandis qu'une autre partie de son cinéma, résolument plus moderne (même le sublime Blow Up), a davantage vieilli.
L'Avventura, fuite existentielle et dérive autour d'une disparition, (d'abord hué à Cannes par des cinéphiles déroutés, puis primé par le jury), avait valu la notoriété internationale à Antonioni. C'est Le Désert rouge (premier de ses films en couleurs, avec des terrains entiers repeints pour traduire la nuance désirée), donnant la vedette au duo Monica Vitti-Marcello Mastroianni, qui lui valut le Lion d'or à Venise en 1964. La déshumanisation et l'angoisse de vivre y atteignaient leur apogée dans un décor surréel qui annonçait nos dérives écologiques. L'Éclipse, avec Alain Delon et Monica Vitti, filmait la désintégration de l'amour, tout comme La Notte, tissé de malaises et de naufrages intimes.
Antonioni allait ensuite respirer l'air du temps hors d'Italie. Il se mit à tourner en anglais et, à l'encontre de bien des cinéastes qui égarent leur inspiration en quittant leur berceau, produisit d'autres films admirables où, cette fois, la forme épousait étroitement la modernité du contenu. En 1966, Blow Up, chef-d'oeuvre mettant en scène David Hemmings en photographe de mode aux prises, à Londres, avec une réalité fuyante, allait récolter la Palme d'or de Cannes et recevoir partout un accueil triomphal. Antonioni eut alors une portée internationale en filmant cette faune éclatée des années fleurs.
Zabriskie Point, tourné en 1970 pour la MGM en partie dans le brûlant désert californien de Dead Valley, explorait les mythes de la contre-culture américaine à travers ses révoltes estudiantines, dans un style libre, culminant sur un dénouement apocalyptique remarquable.
Antonioni réalisa en 1974 Profession reporter avec Jack Nicholson et Maria Schneider, écho affaibli de Blow Up, avec ce reporter en quête d'un révolutionnaire à interviewer. Adaptant ensuite sans grand succès L'Aigle à deux têtes de Cocteau en 1979 à travers Le Mystère d'Oberwald, il ne devait retrouver sa pleine forme qu'avec Identification d'une femme, tourné en Italie (Prix spécial du jury à Cannes en 1982). Ce 8 et demi façon Antonioni mettait en scène un cinéaste à la poursuite de son personnage féminin en une quête confuse, inquiète, jamais comblée.
Ce film devait être son vrai chant du cygne avant l'attaque cérébrale qui allait bouleverser sa vie. Ni son Par-delà les nuages, réalisé à quatre mains avec Wenders, ni l'Oscar honorifique en 1995, ni le Lion d'or à Venise, obtenu pour l'ensemble de son oeuvre en 1997, ne purent le consoler des défaillances corporelles qui mirent en échec la suite de sa carrière. Le voici désormais délivré de ses entraves. Ses questions lancinantes lui survivent. La sophistication et l'intelligence de ses films aussi. Puissent ceux-ci inspirer les créateurs de demain!
Vos réactions
Vitti - Harris - par Marcelo Wanderley
Le jeudi 02 août 2007 16:00

