Macadam - Le tour du monde en 80... épiceries
Mots clés : épiceries, Alimentation, Culture, Montréal

Photo: Pedro Ruiz
Dans ce petit commerce spécialisé dans les produits de l'Inde et du Bangladesh, la verdure y défile en effet dans un comptoir tempéré comme une succession d'énigmes. En raison de ses formes, de ses textures, de ses teintes et, bien sûr, des noms qui viennent avec elles: pani low, shatkora, ada ledu, jali, data sag, chichinga, okra...
Racine? Plante feuillue ou potagère? Tubercule? Fruits d'arbres exotiques? Ces aliments, comestibles de toute évidence, n'ont tellement pas prise dans la culture gastronomique d'ici que l'Office québécois de la langue française aurait bien de la peine à leur trouver un nom en français. Et l'on ne peut finalement que s'en réjouir puisque ce vide linguistique donne la chance aux Montréalais de partir en voyage à l'autre bout du monde... à 10 minutes de vélo de chez eux. À peine.
C'est le Montréal que l'on aime. Le nez dans une forte odeur de curry, le dépaysement est total dans cette épicerie du nord de la ville, où la musique qui y joue, la langue qui s'y parle et les clients qui s'y promènent donnent très vite l'impression d'avoir franchi la barrière de l'espace et du temps.
Les produits exposés confirment l'étrange sensation. Dans le congélateur, les sacs de baïlla, de pangush, de shino, de baim, de khalisa, de koral -- un «poisson d'eau douce», souligne l'étiquette, en français -- ou de gulsha invitent à l'évasion. «Nous avons une trentaine d'espèces de poisson différentes», explique Mohammed, employé de l'endroit, confronté au regard perplexe d'un consommateur qu'il n'a pas l'habitude de croiser en ces lieux. «Tous arrivent congelés du Bangladesh. C'est la seule façon pour nous de les avoir ici à Montréal.»
Ailleurs, le regard est attiré par des préparations pour beignets, crêpes ou gâteaux aux lentilles, de marque Gits, un produit fièrement importé de l'Inde. Le mélange à curry, pour les légumes, (National, c'est son nom) vient plutôt du Pakistan, tout comme ce pudding au riz et noix de cajou baptisé laziza. Plus loin, un pot de crème de sésame, pour le déjeuner, arrive du Liban, alors que la boisson gazeuse Goya Refresco à la mandarine, très prisée dans ce coin de la métropole, a pris la route de... Secaucus dans le New Jersey jusqu'à Montréal.
Le pays d'en face
Sur cette rue Ogilvy, entre Hutchinson et de l'Épée, traverser la rue revient là aussi à partir dans un autre pays. Au Ghana, par exemple, à l'honneur au Marché Ghanacan, qui affiche en devanture ses couleurs: «Produits africains-caraïbes et ouest indiens. Poissonnerie».
À l'intérieur, derrière son comptoir, Julian discute avec un habitué sur fond d'étagères croulant sous les shampooings, parfums et savons servis dans des emballages où les femmes blanches aux cheveux blonds ont disparu au profit de peaux noires et métissées, plus à-propos dans pareil établissement.
«Que fait-on avec cette palmnut cream [une préparation en conserve à base de jus de palme, d'eau et de sel, importée d'Accra]?», demande le client-touriste. «On fait revenir des légumes dedans, répond la propriétaire. Vous pouvez servir ça avec des cuisses de dinde fumée [qui viennent du Québec, précisera-t-elle plus tard]. C'est très bon.»
Les Nations unies de la bouffe
Avec sa ribambelle d'épiceries dédiées à l'alimentation de néo-Québécois provenant des quatre coins du globe, Montréal sert finalement chaque jour les Nations unies de la bouffe sur un plateau. Et pour en profiter, il ne faut certainement pas rechigner à parcourir la métropole de long en large à la recherche de ces petits bijoux et de leurs produits capables d'ajouter mystère et drôles de saveurs dans son quotidien culinaire.
Dans le quartier Côte-des-Neiges, ce sont les feuilles de là lop, de ngo gui, de ray râm ou de gâp ca -- des herbes entrant dans la cuisine vietnamienne -- qui fascinent... avant d'aromatiser une soupe ou une salade de tomates! Rue Jarry, dans le quartier Saint-Michel, le consommateur en mal de rafraîchissement peut facilement se laisser tenter par ces sucettes glacées -- des pop-sicles, quoi! -- à la gelée d'haricot vert ou rouge. Cette spécialité de Taïwan est tenue en inventaire par le supermarché Kim Phat, troisième réseau d'épiceries dites ethniques de Montréal, après Mourelatos et Esposito mais aussi avant Adonis et Al Chalal, selon un rapport de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) sur les grappes bioalimentaires de la métropole.
Dans ce haut lieu de la distribution alimentaire, où étrangement l'Asie semble très bien se marier avec Haïti, les boissons Pokka -- des laits à la fraise ou au melon, importés de la Corée du Sud -- et les boissons gazeuses à l'aloe vera et au miel de la Thaïlande côtoient en effet les sacs de farine d'akassan -- une préparation à base de maïs -- et surtout des pots de confiture d'ananas, populaire au déjeuner à Port-au-Prince.
L'axe de l'exotisme
Blasé par les minibananes provenant du delta du Mékong ou par les frigos remplis de Dragon, la stout de Jamaïque que le Marché La Foire des Antilles du boulevard Saint-Michel exhibe dans ses frigos? Un coup de barre plein sud conduit rapidement dans un autre univers. Celui d'Aliments Picado, boulevard Saint-Laurent, ou de Boucherie/Épicerie S.A. et fils rue Saint-Urbain, où le Portugal s'y fait gourmand, en plusieurs saveurs.
On y retrouve, bien sûr, l'incontournable morue salée (avec ses joues, à ne pas oublier), les pots de graines de lupin -- la gourgane des Portugais!-- , les bouteilles d'eau de marque Luso ou Fastio, qui donnent l'impression d'être allé loin, et surtout ces confitures, Quintal dos Açore à la figue, au raisin ou encore à la... patate douce. Parfait avec un morceau d'oaxaxo ou são jorge topo, des fromages que seules les épiceries de ce quartier portugais ont en rayons.
Dans l'axe nord-sud de la ville, entre l'Asie/Antilles et le Portugal, les curieux s'arrêteront sans doute en chemin au Marché Istanbul. Caché dans un minicentre commercial peu attirant au nord de Crémazie, entre Saint-Laurent et Clark, le commerce, comme son nom l'indique, fait respirer un morceau de Turquie à Montréal. Une aubaine pour les consommateurs curieux et une bonne façon aussi pour eux d'impressionner la visite en lui servant des nouilles de marque Piyale achetées là, du sirop de jellab (à base de dattes), des nectars de cerise ou encore de l'Uludàg Gazoz.
De quoi? Uludàg Gazoz, une boisson gazeuse aux fruits qui, comme tous les produits glanés dans les nombreuses épiceries ethniques de la métropole, permet, en été et par temps chaud, ce qu'Air Canada n'offre pas: de se dépayser pour quelques dollars à peine et une grande balade à vélo.
Vos réactions
L'eau à la bouche - par Claude Bouchard
Le mardi 31 juillet 2007 18:00
L'eau à la bouche - par Claude Bouchard
Le mardi 31 juillet 2007 18:00
Pas pour tous ! - par BERTRAND LEGER (legerb@persona.ca)
Le mardi 31 juillet 2007 09:00

