Opinion

Ingmar Bergman, 1918-2007 - Un génie n'est plus

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Laurent Lapierre, Ph.D., C.M., Titulaire de la Chaire de leadership Pierre-Péladeau, HEC de Montréal

Édition du mardi 31 juillet 2007

Mots clés : Ingmar Bergman, Les Meilleures Intentions, Fanny et Alexandre, Cinéma, Suède (pays)

On peut aimer ou ne pas aimer le cinéma de Bergman. Sa contribution au cinéma suédois (et universel) n'en demeure pas moins phénoménale. C'est fort probablement parce que son oeuvre colle à son histoire, qu'elle est un effort pour comprendre et accepter ce qu'a signifié la vie pour lui, qu'il atteint un niveau de vérité qui touche un public qui s'y identifie et y trouve aussi une ou sa vérité.

Comme beaucoup de grands créateurs (leaders, écrivains ou artistes), Ingmar Bergman est un «écorché vif» qui éprouve le besoin de réaliser de grandes oeuvres pour se rassurer, attirer l'attention et quêter l'affection. Très tôt dans sa vie, la réalité a été difficile ou impossible à accepter. Sa sensibilité (son intelligence de l'affectivité et des émotions) et sa lucidité lui permettaient de «sentir» ce qui se passait autour de lui. Il avait conscience du drame individuel qu'avaient vécu ses deux parents avant sa naissance (Les Meilleures Intentions) et qu'ils ont continué de vivre pendant sa vie (Fanny et Alexandre, etc.) et jusqu'à la fin (Les Fraises sauvages).

Il éprouvait ce qu'avait pu être, bien avant sa naissance, la faillite du couple de ses parents sur le plan affectif. Aucun des deux n'était véritablement capable d'aimer. La même sensibilité lui faisait ressentir son incommensurable besoin d'être aimé, l'incapacité de ses parents d'y répondre, sa conscience précoce du manque et le cul-de-sac dans lequel il se trouvait sur le plan affectif. Tout cela lui a fait éprouver une grande souffrance psychique. Il était profondément triste et malheureux, malgré de grands moments de joie. D'autres voies auraient pu s'ouvrir à lui: la dépression, le délire ou l'inhibition névrotique paralysante; il a «choisi» la voie de la création.



Dans le monde du rêve

Il a pu trouver refuge dans le monde du rêve, du théâtre et du cinéma. Son imagination a été un exutoire merveilleux: le «mensonge» et l'imagination. Heureusement, il a éprouvé le besoin et a eu le talent de réaliser ces histoires en dehors de lui. Construire un théâtre, inventer des personnages, monter des spectacles sur scène et réaliser des films sont devenus pour lui des façons de recréer les fêtes de famille qui ont fait son bonheur chez sa grand-mère, et de rechercher l'amour. Son cinéma met en scène sa force de vie, sa lucidité et sa tristesse.

Sa mythomanie (avoir été vendu par ses parents) a d'abord été une tentative d'échapper à sa réalité affective intolérable (Fanny et Alexandre, Les Enfants du dimanche). Il prête des monstruosités à ses parents, ce qui est une façon de projeter sa propre monstruosité et de s'en déculpabiliser. Dans Fanny et Alexandre, il y a deux images de père, un bon père «homme de théâtre» et un mauvais père «pasteur», comme l'était son père biologique. Il fait mourir le premier de façon douce et naturelle, et le second de façon violente, mais ces deux images vont continuer de le hanter. Il y a là aussi une image de grand-père adoptif, le juif Isak qui, malgré les apparences de vulnérabilité, est le véritable «homme fort». C'est lui qui sauvera les enfants et la mère.



Sensation de vide intérieur

Cependant, le besoin de sécurité affective de Bergman, le petit comme le grand, était tel qu'il était impossible à combler. L'homme était toujours à la recherche d'une mère toute-puissante qui lui aurait ouvert les bras, l'aurait aimé et protégé de façon inconditionnelle et totale. Et les «histoires inventées» lui ont permis de contrôler sa réalité de façon omnipotente.

Bergman a tenté de combler une sensation de vide intérieur, mais il lui fut difficile de trouver à l'extérieur ce qui lui manquait à l'intérieur. Il a eu la chance de travailler sur lui-même. Il a recherché dans la convivialité et la sexualité des moyens de se sécuriser sur le plan affectif. Il a fait, en quelque sorte, un travail qui consiste à (re)trouver sa vérité en créant des oeuvres qui (re)font son histoire. Son angoisse le pousse à savoir et à comprendre. L'acceptation viendra beaucoup plus tard. Cette curiosité, jointe à son désir de plaire et d'être aimé, fait de lui un grand travailleur, un perfectionniste en constante quête de vérité. Ce n'est jamais total et il est donc toujours déçu, insatisfait. C'est probablement ce qui explique qu'il ait réalisé tant d'oeuvres.



Fuir la dépression

Il s'est perçu très tôt comme génial. Il peut s'agir d'une réaction excessive à un manque affectif. Bergman sent la destruction en lui, de même que les démons qui l'habitent, mais des gens lui ont donné confiance en lui-même: sa grand-mère qui le traite en ami, sa mère dépressive qui prétend avoir vécu une enfance heureuse dans une maison ouverte où les fêtes étaient fréquentes, et son père qui lui a enseigné, à distance, à être professionnellement aimé en pratiquant le sens du devoir et en travaillant sans relâche. Il sait qu'il est aimable et qu'on l'aime malgré sa monstruosité, ce qui lui fait éprouver beaucoup de culpabilité. Sa vie professionnelle lui a permis de se défendre contre la dépression que lui a léguée sa mère en recréant par ses productions cinématographiques et théâtrales les fêtes de sa grand-mère, dont il a gardé la nostalgie, avec le souci du devoir que lui a transmis son père. Travaillomanie et érotomanie vont ensemble ici. Il lui a fallu fuir la dépression sous-jacente.

Ses relations avec les autres étaient très difficiles et pénibles, sur les plans tant professionnel que personnel. Il se croyait tout-puissant, au-dessus de toute contrainte et de tout contrôle, ce qui lui a valu bien des humiliations. On comprend qu'il ait été fasciné par le national-socialisme et qu'il ait exigé des femmes de sa vie une disponibilité totale. Il y avait cependant un fond de confiance et une force de vie qui ont été plus forts que sa destructivité et sa fascination pour la mort.

Comme Orson Welles l'a fait avec le cinéma américain, Ingmar Bergman a profondément marqué le cinéma suédois, en collant de très près à ce qu'il était comme personne. Ce cinéma nous touche beaucoup, nous qui sommes aussi un pays du Nord comme la Suède, dont la population ne dépasse pas beaucoup celle du Québec.


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