Vivre à Kandahar, la dangereuse

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Claude Lévesque
Édition du lundi 30 juillet 2007

Mots clés : talibans, Kandahar, Violence, Afghanistan (Pays)

De jeunes garçons travaillent la tôle dans un atelier de Kandahar.

Photo: Pedro Ruiz

Deuxième de trois volets - Kandahar se trouve à une petite heure d'avion de Kaboul. C'est de loin le moyen le plus sûr pour franchir la distance, physique et culturelle, qui sépare les deux principales villes de l'Afghanistan.

Reconstruite après la chute des talibans en 2001, une route permet aujourd'hui de faire le trajet entre ces deux villes en six heures, au lieu des deux jours requis précédemment, mais elle demeure extrêmement dangereuse, comme l'ont appris à leurs dépens la vingtaine de missionnaires sud-coréens kidnappés récemment.

Le petit appareil des Nations unies traverse une épaisse couche de poussière avant d'atterrir. L'aérogare aux grandes arches vitrées, construite par les Américains dans les années 60, est presque vide. Seuls quelques véhicules de l'ONU attendent des passagers dans le stationnement. Un Américain moustachu prêté à la police des frontières afghane a la gentillesse de nous emmener jusqu'à la base militaire qui jouxte l'aéroport civil.

KAF (Kandahar Air Field , le terrain d'aviation de Kandahar) est une petite ville où chacun fait son boulot sans apparemment se soucier de ce que fait son voisin. Les militaires s'y promènent fusil en bandoulière, même pour se rendre au boardwalk. On trouve sur cette promenade surélevée les établissements de restauration rapide (Tim Horton, Burger King et Pizza Hut), le marchand de tapis et la boutique de la société Black Operations, qui vend des gilets pare-balles, des étuis pour fusils et pistolets et d'autres fournitures militaires. Au milieu de tout ce bazar s'étendent les terrains de foot, de volleyball (de plage, bien entendu) et de hockey-bottine.

Les quelques centaines d'Afghans qui viennent travailler sur la base doivent subir une fouille très complète à l'entrée et à la sortie, une formalité qui est épargnée aux visiteurs occidentaux.

La ville de Kandahar se trouve à 18 kilomètres au nord de KAF. En parcourant ses principales artères, larges et dégagées, on a d'abord l'impression d'être entré dans une ville morte. C'est à peine si on aperçoit de temps en temps, comme dans un rêve, un homme enturbanné qui marche au ralenti, le visage impassible, accablé comme tout le monde par la température qui avoisine les 45 degrés.

Il faut s'aventurer dans les rues secondaires et les ruelles pour constater que des milliers de gens, presque tous des hommes ou des petits garçons, travaillent avec ardeur dans les échoppes et les ateliers. On comprend, en les voyant sourire, que, malgré sa mauvaise réputation, Kandahar n'est pas nécessairement un coupe-gorge pour les Occidentaux.

Les militaires canadiens sont déployés en force dans la province de Kandahar depuis l'hiver 2006. Ils font partie de la force de l'OTAN appelée FIAS, qui y a pris le relais de l'opération «Enduring Freedom» dans le courant de cette même année. Les premiers contingents canadiens avaient été affectés à l'Équipe de reconstruction provinciale (ÉRP), une organisation de coopération civilo-militaire dont les locaux sont situés dans la banlieue de la capitale de la province.

La mission officielle de l'ÉRP, qui est aujourd'hui sous contrôle unifolié, consiste «à promouvoir la bonne gouvernance et à aider le gouvernement de l'Afghanistan à étendre son autorité sur la province de Kandahar, afin de favoriser l'établissement d'un environnement stable, sûr et autosuffisant pour la population afghane».

Le lieutenant Desmond James, officier de relations publiques de l'ÉRP, explique que «les militaires fournissent ici la sécurité pour le développement. Ils forment une bulle autour des projets.»

En 2006, la province de Kandahar a reçu le cinquième des 100 millions de dollars d'aide civile que le Canada avait accordée à l'Afghanistan.

L'Équipe provinciale de reconstruction participe actuellement, en partenariat avec le gouvernement afghan et les grandes agences onusiennes, «à 596 projets dans tous les districts peuplés de cette province» -- le désert en occupe la partie sud --, selon le commandant adjoint de l'ÉRP, le capitaine Martel Thompson. «Toute la région comporte des risques du point de vue de la sécurité, note cet officier. Quand nous envoyons des militaires, nous le faisons sous forme de groupe de combat.»

La plupart des 66 soldats canadiens tombés en Afghanistan, de même que le diplomate Glyn Berry, ont trouvé la mort dans la province de Kandahar, victimes, dans la plupart des cas, d'«engins explosifs improvisés» et d'attentats suicide.

Le directeur régional du ministère afghan du Développement rural, Tarik Esmati, insiste lui aussi sur le grand nombre de projets de développement mis en oeuvre dans le sud de l'Afghanistan, précisant toutefois que «l'accent est mis sur des projets de plus grande envergure et de nature plus durable que dans d'autres régions».

«Le ministre veut du développement rapide dans le sud. Il y a une forte demande en ce sens de la part de la communauté internationale», ajoute M. Esmati.

«L'insécurité est un défi, car pour se rendre sur le site de certains projets il faut traverser des endroits où se trouvent des insurgés, poursuit-il. Mais ce défi n'est pas aussi grand que le laissent entendre certains rapports.»

Sarah Chayes, une ancienne correspondante de guerre américaine, a créé une petite ONG à Kandahar en 2002, parce que c'est, selon elle, «la ville la plus importante de l'Afghanistan». «C'est ici que le pays a été fondé en 1747, et tous les dirigeants depuis avaient leurs racines ici, précise-t-elle. Tout changement est venu de Kandahar et, pour l'histoire récente, c'était la vraie capitale du régime des talibans. Donc, je savais que si Kandahar était laissée en plan, c'est tout le pays qui ne marcherait pas.»

Fondée par Alexandre le Grand trois siècles avant Jésus-Christ, Kandahar a souvent changé de maîtres au cours de l'histoire, jusqu'à ce que les tribus nomades pachtounes y affirment leur suprématie. Elle a été pendant 30 ans la capitale du nouveau royaume afghan fondé en 1747, avant d'être remplacée par Kaboul. En 1987, les «tapis de bombes» déversés par l'aviation soviétique y ont fait des milliers de victimes et détruit des quartiers entiers.

«Sur les questions féminines, Kandahar est très conservatrice, reconnaît Sarah Chayes. Surtout quand il y a de la pression de la part de talibans "resurgis", les gens prennent moins de risques. Mais cela ne me concerne pas personnellement puisque je suis étrangère, et donc "hors jeu".»

Près du parc d'amusement avec sa grande roue, des terrains de foot et de bouskashi (tous désertés en cette période de canicule), les maisons luxueuses poussent dans les meilleurs quartiers, comme à Kaboul. Quand elles n'appartiennent pas à des personnalités politiques, elles abritent les nouveaux barons de la drogue. L'an dernier, les trois cinquièmes du pavot cultivé en Afghanistan, fournisseur de 90 % de l'héroïne consommée dans le monde, l'ont été dans les provinces du sud.


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