Pique-nique à Kaboul

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Claude Lévesque
Édition du samedi 28 et du dimanche 29 juillet 2007

Mots clés : Kaboul, lac Karga, Enlèvement, Afghanistan (Pays)

Malgré les difficultés économiques, les attentats et les enlèvements, les Afghans ne renonceraient jamais à leur rituel du vendredi

Au lac Karga, une oasis située à une dizaine de kilomètres des derniers faubourgs de la capitale, des milliers d'hommes et d'enfants s'adonnent aux joies de la baignade. Les épouses, vêtues de la tête aux pieds, se contentent de goûter celles du farniente.

Photo: Pedro Ruiz

Dans l'actualité, l'Afghanistan se résume depuis des mois à la guerre, aux attentats et au déploiement des soldats canadiens. Mais l'Afghanistan est aussi un endroit où la vie continue, dans les sourires ou le malheur, les espoirs ou les frayeurs propres au quotidien, comme a pu le constater l'équipe du Devoir, de retour d'un séjour de deux semaines là-bas. À lire aujourd'hui, lundi et mardi.

Kaboul -- Le vendredi est jour de prière, mais aussi de repos. C'est le calme plat dans les rues de Kaboul, pourtant si bruyantes et si encombrées le reste de la semaine. Pour voir un peu d'action, il faut plonger dans la foule réunie au grand marché du centre-ville et dans les bazars qui le prolongent. Mieux encore, on peut faire comme les Kaboulis les plus mobiles et prendre la route vers leurs lieux de pique-nique préférés, à l'ouest et au nord de la capitale. Malgré les difficultés économiques et les nouvelles d'attentats ou d'enlèvements, les Afghans ne renonceraient pour rien au monde à ce rituel.

Près de l'hôtel Intercontinental, on aperçoit déjà des hommes qui prennent le thé et qui fument le narguilé dans les tchaïkhanas (maisons de thé). Plus loin, des familles entières s'entassent dans des voitures, prises de vitesse par un jeune motocycliste vêtu à l'occidentale, accompagné de son épouse en burqa.

Tous ces gens font route vers le lac Karga, une oasis relativement accessible, située à une dizaine de kilomètres des derniers faubourgs de la capitale. Ce sont surtout les familles qui fréquentent cet endroit le vendredi.

Par milliers, des hommes et des enfants s'y adonnent aux joies de la baignade dans l'eau fraîche, quoique un peu boueuse. Les épouses, vêtues de la tête aux pieds, se contentent de goûter celles du pédalo ou du farniente. Des dizaines de petits commerces proposent des kébab, du thé et des boissons gazeuses.

La musique est omniprésente, surtout l'indienne, mais aussi, de plus en plus, l'afghane. Pendant les premières années qui ont suivi la chute des talibans en 2001, quelques concerts étaient organisés sur les berges du lac Karga. Depuis deux ans, la crainte des attentats, devenus un peu plus fréquents même dans la capitale, a malheureusement chassé les artistes et mis fin à ce genre d'activité. Depuis septembre 2006, en effet, quatre kamikazes se sont fait sauter à Kaboul, tuant chaque fois plus d'une dizaine de personnes.

«Seules les familles riches ont les moyens de venir ici», fait remarquer Ahmad Issa, un jeune homme rencontré au bord du lac un jour de semaine. Ce mécanicien automobile, amateur de football, de lutte et de volleyball, y vient une ou deux fois par semaine pour pique-niquer et se rafraîchir dans le lac après le travail.

La baignade est gratuite, note-t-il, mais, pour se prélasser sur les tapis étendus dans un petit abri en toile, il faut débourser 500 afghanis (10 $) pour la journée, en plus des 20 afghanis par voiture qui sont perçus à l'entrée du parc. Il faut bien financer l'entretien des lieux, qui sont très propres comparativement aux rues de la ville, mais aucun service de sauvetage n'a encore été mis sur pied, si bien qu'on déplore des noyades à l'occasion.

En semaine, la clientèle plus clairsemée du lac Karga est surtout constituée de jeunes sportifs comme Ahmad. D'autres viennent pour se détendre en fumant le narguilé et en buvant du thé. Certains sirotent une bière, voire plusieurs puisque celle-ci est en vente libre dans les petits commerces, qui se sentent ici à l'abri de la colère des fanatiques religieux. En principe, les Afghans, qui sont presque tous musulmans, n'ont pas le droit de consommer de l'alcool. Mais puisque la loi n'en interdit pas formellement la vente aux étrangers, il est en fait assez facile de s'en procurer un peu partout à Kaboul.

Au milieu du parc, qui appartient théoriquement à l'État, Mullah Izat, un «commandant» de l'Alliance du Nord qui fait la loi dans la région, possède une belle maison entourée d'un jardin, à coté de laquelle il exploite un commerce de location de pédalos.

Bien que le lac ait enfin retrouvé le niveau qu'il avait avant les longues années de sécheresse, le gérant Abdul Malik déplore cet été une baisse de clientèle pour ces embarcations à têtes de cygne importées du Pakistan. «Les problèmes économiques sont plus importants, les conditions de vie se sont détériorées», croit M. Malik, qui occupe cet emploi depuis son retour d'exil au Pakistan il y a trois ans et demi. Il faut dire que le prix de location des pédalos (50 afghanis par personne pour une demi-heure) n'est pas à la portée de toutes les bourses ici. Comme pour étayer son propos, M. Malik avoue qu'il est en chômage pendant les longs mois de l'hiver.

Le long du chemin qui mène au lac Karga, des adolescents moins fortunés nagent dans des bassins alimentés par les canaux d'irrigation. Un peu en retrait, dans le même genre de piscines improvisées, des enfants plus jeunes se baignent aussi, sous le regard de leurs mères chastement vêtues, qui se contentent de tremper le bout de leurs pieds. Malgré le déboisement qui a ravagé la région, l'endroit est assez idyllique, avec ses bergers qui mènent de modestes troupeaux.

Le vendredi, les Kaboulis motorisés se rendent aussi à Paghman, petite ville située au pied des montagnes au bout de la même route, ou dans un des villages verdoyants qui parsèment la plaine de Shomali, littéralement la «plaine du Nord». En poussant un peu plus loin dans cette direction, on se retrouve en altitude, près du tunnel qui perce la chaîne du Hindu Kush. Les tchaïkhanas établies le long de la route servent des truites pêchées dans les eaux tumultueuses de la rivière Salang et les mûres légendaires de la région.

Les voyageurs qui ont connu l'Afghanistan avant les grandes tensions politiques, puis les guerres qui l'ont déchiré pendant trente ans, l'ont décrit comme un pays un peu âpre, certes, mais non dépourvu de raffinement et de douceurs.

Déjà, au XVIe siècle, le chef ouzbek Babur, fondateur de l'empire moghol, écrivait dans ses mémoires: «La variété de raisins appelée ab-angur est superbe. Le vin de Kaboul est capiteux.»

Plus récemment, le journaliste pakistanais Ahmed Rashid, grand spécialiste de la région, a publié un article nostalgique sur l'époque très libérale qui a marqué la fin du règne du roi Zaher, mort tout récemment, et les premières années de pouvoir de son cousin et tombeur en 1973, Daoud. «Le vin et le cognac étaient bon marché, a-t-il écrit, grâce à quelques Italiens intrépides qui ont produit du vin à partir des raisins de la plaine de Shomali. Les étudiants et les étudiantes de l'Université de Kaboul discutaient politique et mode dans les maisons de thé. L'endroit le plus populaire était le café sur Pashtinistan Square en face du bureau de poste, où le jeu des fréquentations allait bon train jusqu'à quatre heures du matin.» Des libertés presque toutes impensables aujourd'hui.

Bien avant Rashid, Kushal Khan Khattak, un poète afghan du XVIIe siècle, a écrit ces vers: «Sur cette terrasse pas un pétale de rose ne survivra au souffle glacial de l'automne. Qu'ils se réjouissent de quelques jours de paix dans mon jardin [...] La dignité et la gloire de ce jardin ne survivent pas.»

Comme les pétales du poète, il semble que la joie de vivre sous le ciel afghan se manifeste puis disparaisse comme elle est venue, pendant des intermèdes plus ou moins longs.

***

Claude Lévesque et Pedro Ruiz ont séjourné en Afghanistan avec l'appui de l'Agence canadienne de développement international.


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