Opinion
Murdoch fera prendre au Wall Street Journal le virage de la concurrence
Mots clés : Concurrence, Rupert Murdoch, Wall Street Journal, Média, Économie, États-Unis (pays)
Les actionnaires de Quebecor ne l'apprécieraient pas si Pierre Karl Péladeau lançait une offre hostile de 50 millions de dollars pour Le Devoir. Plusieurs petits porteurs d'actions B du Devoir inc. frétilleraient durant quelques heures, le temps que les fiduciaires de l'héritage d'Henri Bourassa fassent savoir que le quotidien n'est pas à vendre.
M. Murdoch devait anticiper la réaction négative de plusieurs des 35 héritiers Bancroft et de la pléthore de petites fiducies de cousins et de tantes Bancroft.
La culture du WSJ est à l'opposé de la vision commerciale de News Corp., où prédomine la course aux annonceurs.
Le Wall Street Journal est fier de sa grande crédibilité; la direction rapporte minutieusement les prix journalistiques remportés par ses artisans. Le WSJ est parfois très sévère envers les excès des gens d'affaires et la gauche devrait en faire son deuxième quotidien.
La compagnie a poursuivi une stratégie d'exporter le modèle WSJ dans des éditions «papier» européennes, asiatiques... Sur Internet, l'excellent site WSJ.com accueille 100 000 visiteurs par mois, ce qui demeure loin des 53 millions de personnes qui fréquentent le site de USA Today.
Depuis cinq ans, les actions de Dow Jones Co. ont stagné autour de 40 $. Le fil de presse Dow Jones Newswire n'arrive pas à se tailler une place aux côtés de Bloomberg et Thomson-Reuters. Le nombre de terminaux baisse aux États-Unis et progresse un peu en Europe.
La rentabilité des publications Ottaway demeure bonne, mais insuffisante pour redorer le bilan du groupe. Les dirigeants du Wall Street Journal n'ont pas fait le pari de l'information en format audio et vidéo. Seuls les caractères noirs peuvent s'adresser à l'intelligence des lecteurs!
Dans son dernier rapport annuel, la chaîne Gannett explique les changements en cours dans la «salle de presse», où la vie était accrochée au démarrage des rotatives. Les quotidiens ont toujours profité du sommeil des lecteurs pour produire et distribuer leur papier.
La personne en quête d'informations aujourd'hui veut être informée 24 heures sur 24, sept jours sur sept; elle veut un véhicule qui lui permet de choisir son mode de livraison: télé, cellulaire, Internet... Elle ne veut plus être soumise à une programmation rigide et désire un accès rapide aux sources.
Gannett parle de «centres de l'information» qui fonctionnent jour et nuit et offrent des textes, des entrevues audio, des reportages vidéo, des liens pour des compléments d'informations, tout cela sur le même écran. Le format numérique ne comporte pas de limitation d'espace: le jour du verdict de Conrad Black, on trouvait sur les écrans plusieurs liens qui permettaient l'accès aux sources de base, mettant ainsi tout le monde sur le même pied.
Fort de son expertise incontestée en matière d'information financière, les dirigeants de Dow Jones & Co. auraient pu développer une version télé et concurrencer CNBC, la chaîne de télé spécialisée de GE, qui réalise des profits énormes. Dow Jones aurait pu aussi tasser Yahoo Finance en offrant un service d'informations financières accessible au grand public (renvoyant l'internaute au WSJ.com pour une information plus fouillée... ). En s'accrochant à un véhicule où les recettes publicitaires progressent très peu en raison du déplacement des lecteurs, la direction du Wall Street Journal n'a pas pris le virage amorcé par ses lecteurs. C'est ce que veut lui faire prendre M. Murdoch.
Avec des ventes de près de 25 milliards $US, News Corp. est devenue une compagnie respectée des milieux financiers. Ses profits d'exploitation frôlent les quatre milliards de dollars américains. Maintenant incorporée au Delaware, ses actions ont doublé en cinq ans.
M. Murdoch est en train de faire la preuve du modèle de convergence avec ses sept divisions: cinéma (Twentieth Century Fox), télé (Fox Broadcasting), câble (Star, Fox News... ), satellite (BSkyB, DirecTV), magazines (The Weekly Standard -- numéro un aux États-Unis), quotidiens (New York Post, The Times, The Herald Sun (numéro un en Australie) et l'édition (Harper Collins) L'énorme encaisse créée par les activités audiovisuelles est en grande partie réinvestie dans de jeunes compagnies Internet où se trouvent les consommateurs et bientôt les annonceurs, selon M. Murdoch qui, en 2006, n'a pas hésité à payer 580 millions $US pour MySpace, un site qui en vaudrait aujourd'hui huit à dix fois plus.
Avec une dette de 11 milliards de dollars dans un bilan de 56 milliards, News Corp. est capable de se payer le WSJ. Peu d'obstacles se trouvent encore dans le chemin de Rupert Murdoch. Le conseil de Dow Jones a accepté son offre; plusieurs Bancroft veulent passer à la caisse. Grâce à leurs actions à 10 votes, les Bancroft détiennent 64 % des voix, mais leur poids dans le capital est de 24 %. S'ils parviennent à faire avorter la transaction, ils devront se préparer à répondre à plusieurs poursuites et recours collectifs d'actionnaires furieux.
Il ne faut pas blâmer les actions à droits de vote multiples; sans elles, M. Murdoch n'aurait offert que 45 $ plutôt que 60 $ pour Dow Jones.
L'offensive Murdoch va changer le Wall Street Journal. Le «comité de rédaction» proposé garantira-t-il l'indépendance de la rédaction? Oui, au début,
peut-être... Si les Bancroft ne trouvent pas un partenaire avec qui prendre rapidement le virage de la convergence, Rupert Murdoch, 77 ans, réalisera son dernier rêve.

