Le poids de l'amitié
Mots clés : amitié, poids, santé, États-Unis (pays)
L'obésité et la minceur seraient socialement contagieuses, selon des chercheurs américains
Quelques kilos en trop peuvent-ils être le prix à payer pour une belle amitié? Des chercheurs américains de Harvard et de l'Université de la Californie croient que si, selon ce qu'on pourra lire aujourd'hui dans le très sérieux New England Journal of Medicine. En épluchant patiemment les réseaux sociaux de plus de 12 000 personnes sur une période de 32 ans, ceux-ci ont en effet découvert que lorsqu'une personne devient obèse, ses proches voient leurs probabilités de prendre du poids grimper sensiblement. La bonne nouvelle, c'est que l'effet inverse serait tout aussi vrai.Ce phénomène serait très puissant puisqu'il pourrait couvrir jusqu'à trois degrés de séparation. Ainsi, si une personne devient obèse, ses amis auront plus de chances de le devenir à leur tour, tout comme les amis de ses amis d'ailleurs.
Étonnamment, cet effet serait plus important lorsqu'il se produit entre deux amis qu'au sein d'une même famille. Ainsi, si une personne que vous considérez comme un ami devient obèse, vos chances de le devenir à votre tour sont de 57 %. Si ce même ami vous considère lui aussi comme un intime, les probabilités grimpent pour atteindre les 171 %! À ce compte, l'influence de la fratrie est moindre, tout comme celle de la douce moitié d'ailleurs, puisque celles-ci font pencher la balance dans une proportion de 40 % pour la première, et de 37 % pour la seconde.
Peut-on voir là une forme de ségrégation, consciente ou non, qui ferait en sorte que les gens choisissent de nouer des relations avec des personnes qui leur ressemblent physiquement? C'est beaucoup plus subtil que cela, répond le Dr Christakis, en précisant que le phénomène se produit une fois l'amitié installée. «Lorsqu'une personne devient obèse, cela change les perceptions des membres de son réseau social. Consciemment ou non, ces gens en viennent à se dire qu'il est correct d'être plus gros puisque ceux qui les entourent le sont, et cette sensibilité se répand d'une personne à l'autre.»
Étrangement, la proximité ou l'éloignement géographique ne change absolument rien à ce phénomène de vases communicants, précise le partenaire du Dr Christakis dans cette aventure, le professeur James Fowler, de l'Université de la Californie, à San Diego. «Lorsque nous avons évalué l'effet de la distance, nous avons pu constater qu'un ami qui vit à 500 milles de chez vous a autant d'influence que celui qui vit juste à côté.» À l'inverse, les voisins avec lesquels on n'entretient que des relations cordiales, celles propres au bon voisinage, sans plus, n'ont aucune influence.
Cette anomalie géographique a suscité beaucoup de curiosité chez les chercheurs. «Ce qu'on comprend, c'est que les facteurs environnementaux ne sont pas essentiels pour que l'obésité apparaisse, alors qu'on a toujours cru que l'environnement jouait un rôle décisif. En clair, nous pensons que ce qui est véhiculé dans le réseau social, ce sont d'abord des normes et non des comportements donnés», précise le Dr Christakis.
Un coup d'oeil sur le sexe des gens est venu renforcer leur sentiment en montrant qu'il y a là, en effet, plus qu'une simple question d'habitudes ou de considérations génétiques. Ainsi, deux proches de sexes différents se sont montrés insensibles au gain ou à la perte de poids de l'autre. Au contraire, deux amis de même sexe ont vu le gain de poids de l'un influencer celui de l'autre dans une proportion de 71 %. Le risque de devoir desserrer leur ceinture d'au moins un cran était de 41 % chez des frères et de 67 % chez des soeurs.
Derrière l'apparente légèreté de leur exercice mathématique, les deux chercheurs croient avoir mis la main sur quelque chose de crucial. Deux ans de travail pour établir la carte des réseaux sociaux des 12 067 personnes réparties un peu partout sur le territoire américain, et autant de temps pour analyser les liens qu'elles entretenaient avec 38 611 proches, les ont en effet amenés à considérer les choses sous un angle jusqu'alors inexploré. À leurs yeux, l'excès de poids n'apparaît plus seulement comme une affaire individuelle reliée à un mode de vie sédentaire, à une mauvaise alimentation ou à une poignée de gènes prédisposants. Il s'agit également d'«un problème collectif», avec tout ce que cela sous-tend comme défis pour la santé publique.
C'est aussi l'avis du Dr Matthew Gillman, qui dirige le programme de prévention de l'obésité à l'école de médecine d'Harvard. «Les effets sociaux sont plus forts que les gens ne l'imaginent. On a mis beaucoup d'efforts pour trouver les gènes qui sont responsables de l'obésité de même que les procédés physiques qui favorisent un gain ou une perte de poids. Cette étude nous montre toutefois qu'il faudrait aussi jeter un oeil attentif sur l'aspect social de cette épidémie.» À long terme, cette approche pourrait d'ailleurs s'avérer très rentable, croit le Dr Christakis.
D'autant que cette étude financée par des fonds publics américains provenant du National Institute of Health et du National Institute on Aging ne montre aucun essoufflement quant à la progression de l'épidémie. Chez nos voisins du sud, les deux tiers des adultes sont en surpoids. Quant aux obèses, ils forment maintenant le tiers de la population américaine. Au Canada, ce pourcentage est un peu moins élevé et se chiffre à 23 %.
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