Le balconville des néo-Québécois
Mots clés : industrie touristique, régions, Immigration, Tourisme, Montréal, Québec (province)
Les communautés culturelles boudent les vacances en région. L'industrie touristique se croise les bras.

Photo: Annik MH De Carufel
Une simple tournée des associations touristiques régionales (ATR) permet de constater que l'ensemble des régions du Québec -- la Vieille Capitale dans une moindre mesure -- sont boudées lorsque vient le temps sacré des vacances.
Partout on note leur extrême rareté, voire leur absence totale. «On sait que c'est un bon marché à atteindre, mais on sait aussi qu'en ce moment, on ne va pas les chercher par nos stratégies de marketing», dit ainsi Lina Racine, de l'ATR de Charlevoix. «Je vous dirais que ce n'est pas une clientèle qui vient beaucoup chez nous», affirme pour sa part Danie Béliveau, de Tourisme Cantons-de-l'Est. «On reçoit beaucoup de touristes étrangers, comme des Japonais, par exemple, mais peu de gens de la communauté japonaise [du Québec]», souligne-t-elle à titre d'exemple.
«On ne sait pas si les gens des communautés minoritaires de Montréal sont présents chez nous», avoue également Maxime St-Laurent, responsable de la promotion et chargé de projet à l'Association du Saguenay-Lac-Saint-Jean.
Le seul moyen de le savoir, c'est si quelqu'un a la peau basanée ou parle espagnol; on peut alors présumer qu'il est soit étudiant dans une langue étrangère ici, soit un touriste.» «Personnellement, j'ai rarement vu des familles venir ici de leur propre chef pour passer des vacances», ajoute-t-il.
À l'ATR de Duplessis, sur la Côte-Nord, on lance à la blague que «les seules communautés qu'on a [là-bas], ce sont des communautés montagnaises».
Les chercheurs qui tentent de décrypter le comportement des touristes observent aussi le phénomène. «Ce qu'on constate, c'est qu'à la première génération, les immigrants ont tendance à retourner dans leur pays d'origine, explique Paul Arseneault, directeur du réseau de veille de la chaire de tourisme à l'Université du Québec à Montréal. À la deuxième génération, ils vont faire venir des membres de leur famille. À la troisième génération, on aurait dû enregistrer des comportements similaires à ceux des Québécois dits "de souche", mais ce n'est pas le cas.» Il précise que le phénomène est commun à l'ensemble des communautés, qu'il s'agisse de la communauté haïtienne, grecque, chinoise ou italienne.
Une analyse en partie corroborée par Slim Daouzli, intervenant social à La Maisonnée, un centre montréalais qui offre des services d'aide et de liaison aux immigrants. «La priorité, au début, c'est évidemment de s'installer. Mais quand on en a les moyens, on peut prévoir un voyage. Le premier réflexe des immigrants, après une année ou deux, c'est de retourner en vacances au pays, pour se ressourcer. Il ne faut pas oublier que le fait d'immigrer, c'est aussi un déchirement», explique l'homme d'origine algérienne arrivé au Québec en 2002.
Problème complexe
Mis à part ce réflexe compréhensible du retour aux sources, on se perd en conjectures pour expliquer l'absence de ce multiculturalisme touristique. «Ce n'est pas dû à un facteur particulier, mais à une série de facteurs», souligne M. Arseneault. Globalement, «ils peuvent penser qu'ils ne seront pas bien accueillis en région, et pas seulement parce qu'ils subiraient possiblement une forme de ségrégation raciale».
Il explique que certains craignent en effet que leurs besoins particuliers en matière d'alimentation, d'hébergement ou d'intérêts touristiques ne soient pas pris en compte. Selon lui, cette impression demeure parce que les gens d'affaires oeuvrant dans le milieu touristique font souvent preuve d'une grande «méconnaissance» des différences culturelles des diverses communautés.
«Par exemple, les forfaits vacances familiaux sont le plus souvent conçus pour les familles de deux adultes avec deux enfants, illustre Paul Arseneault. Or les familles immigrantes, surtout des premières générations, sont souvent plus nombreuses. Les frais augmentent rapidement quand il faut louer trois chambres d'hôtel pour dormir.» Un point de vue partagé par Slim Daouzli, qui estime qu'il faudrait «repenser les forfaits touristiques parce qu'ils sont basés sur la famille québécoise type, qui a un ou peut-être deux enfants».
En fait, déplore M. Daouzli, «le tourisme ici est assez coûteux». «Est-ce qu'on cherche vraiment un tourisme de masse au Québec? Est-ce qu'on cherche un tourisme sélectif ou un tourisme populaire?», demande-t-il. À cet égard, l'Algérien d'origine tombe des nues en ce qui a trait au transport. «Ce qui m'a étonné, c'est que le train n'est pas accessible, alors qu'en Europe, c'est très populaire. Je n'ai jamais compris pourquoi, au Canada, le train est si peu utilisé et si cher», dit-il.
La grande concentration de l'immigration dans la région montréalaise entre évidemment en ligne de compte. «La très vaste majorité des immigrants viennent s'installer à Montréal et ils n'ont pas tendance à sortir beaucoup de la ville. Ils n'ont donc pas de réseaux de contacts, d'amis ou de famille en région», soutient Paul Arseneault.
Facteur central, facteur vital, l'alimentation pose elle aussi problème, selon le directeur du réseau de veille de la chaire de tourisme de l'UQAM. «Si on pense par exemple à la viande halal ou à la nourriture kascher, on voit tout de suite le problème, lance-t-il. En fait, même pour les Québécois de souche, ce n'est pas toujours facile de bien manger en région.» Si les restaurants de «junk food» pullulent, il est souvent difficile de trouver de quoi satisfaire une bonne fourchette, admet-il.
Et la question sensible: les Québécois sont-ils racistes? Pas du tout, répond-on dans les ATR. Rencontrés par Le Devoir, un couple de jeunes Vénézuéliens et un autre d'origine brésilienne, tous deux assoiffés de découvrir la province, ont également tenu à vanter l'accueil cordial de la population. M. Daouzli abonde dans ce sens, mais en soulignant l'aspect économique. «Lorsque vous venez en tant que touristes, vous êtes toujours bien accueillis. Il ne faut pas oublier que les touristes viennent pour dépenser de l'argent, pour consommer», explique-t-il.
Néanmoins, pour M. Arseneault, «le phénomène Hérouxville, avec son fameux code de conduite, n'a rien fait pour arranger les choses. Ce n'est vraiment pas le genre de message qui est très positif».
Menace réelle
Quels que soient les facteurs qui expliquent cette situation, Paul Arseneault prévient que l'industrie touristique québécoise risque de perdre gros dans un avenir rapproché si on ne donne pas un sérieux coup de barre.
«C'est très inquiétant pour l'industrie parce que les immigrants devraient, au cours des prochaines années, demeurer concentrés à Montréal. Ce n'est pas une bonne nouvelle à court, à moyen et à long terme, affirme-t-il. En plus, entre 2015 et 2018, on connaîtra une perte nette d'individus au Québec. Il faudra donc absolument "recruter" davantage de touristes chez les gens issus de l'immigration, qui représenteront environ 25 % de la population québécoise d'ici 10 à 15 ans. Ce n'est pas uniquement un défi de l'industrie touristique, mais aussi un défi de société.»
Malgré ce constat inquiétant, généralement partagé par l'industrie, le chercheur estime que les gestes concrets se font cruellement attendre. «Je ne suis absolument pas certain que l'industrie ait compris la nécessité de composer avec cette réalité démographique. En fait, on prêche dans le désert quand on en parle. On part de très loin, lance cet homme reconnu dans le milieu pour son franc-parler. Si certains commencent à en prendre conscience, c'est de peine et de misère.»
Or, prédit-il, «quand ils vont en prendre pleinement conscience, je me demande s'il ne sera pas déjà trop tard. Des entreprises vont fermer bien avant cela. Il ne faut pas oublier que, trouver le moyen de séduire une nouvelle clientèle touristique, ça ne prend pas six mois. C'est un dur travail qui prendra des années».
En ce sens, les propos de Slim Daouzli sont révélateurs de l'ampleur de la tâche qui attend le Québec. «Je trouve qu'il n'y a pas beaucoup de choses qui sont faites pour encourager les gens à découvrir le Québec. Je dirais presque qu'on est pris en otages à Montréal. On a tout ici, tout est concentré ici. Il n'y a rien qui nous pousse à aller ailleurs, que ce soit pour s'installer ou pour visiter. Sauf, peut-être, en discutant avec des gens, par hasard.»
Gestes concrets?
Dans les ATR, les plans d'action se font aussi attendre. «Il y a de cela quelques mois, la question a été mentionnée. Maintenant, on est à revoir notre plan de marketing, qui sera mis en application au début de 2008», indique Lina Racine, de l'ATR de Charlevoix. On rencontre d'ailleurs ce type de situation un peu partout en province.
«On y songe dans notre région, mais on n'a pas de plan d'attaque de prêt, avoue pour sa part Danie Béliveau, de Tourisme Cantons-de-l'Est. Avant de faire quoi que ce soit, il faut la connaître, cette clientèle, et savoir ce qui l'intéresse, ajoute-t-elle. Ça ne sert à rien de vendre des réfrigérateurs aux Esquimaux. Si les gens cherchent quelque chose en particulier, il faut savoir ce que c'est.»
Pour y parvenir, Mme Béliveau croit que «ce serait peut-être à Tourisme Québec de faire une étude pour mieux connaître cette clientèle». Ainsi, les ATR pourraient déterminer, chacune dans leur région, quels sont les produits touristiques qui sont susceptibles de séduire chaque communauté.
La documentation sur le sujet est effectivement rarissime. Il existe néanmoins une étude sur cet enjeu. Elle a été réalisée au début des années 2000 par le ministère du Tourisme. On avait ainsi constaté que la majorité des membres des communautés culturelles optaient pour des vacances dans leur pays d'origine. Au Québec, les visites étaient de courte durée et effectuées avec les enfants. Les régions de prédilection étaient les Laurentides, Québec et les Cantons-de-l'Est. En matière d'attraits, on recherchait surtout les parcs, les milieux urbains et le bord de l'eau.
Pour Maxime St-Laurent, de l'ATR Saguenay-Lac-Saint-Jean, le manque d'efforts consacrés à la séduction de cette clientèle peut s'expliquer en partie par le coût élevé des campagnes publicitaires qui ciblent des segments très précis de la population. «Si on prend les communautés une par une, ce n'est pas une clientèle évidente, parce que très petite, mais aussi parce qu'il n'y a pas des moyens aussi évidents de les rejoindre. En matière de coût, c'est plus facile de voir le résultat [avec la clientèle "de souche"]. Donc, les entreprises privées s'y risqueront peu, parce que c'est une entreprise de longue haleine.»
À l'instar de M. Arseneault, il prévient que des efforts supplémentaires devront toutefois être faits, et ce, rapidement. «Si on ne fait pas d'actions dans ce sens-là, on va manquer le bateau et se sont d'autres régions qui vont prendre de l'avance dans ce domaine», prédit-il. M. St-Laurent demeure néanmoins optimiste. «Moi, je crois que c'est une avenue intéressante parce que, dans un avenir rapproché, ces clientèles-là ne peuvent qu'augmenter. Et ces gens-là ne peuvent pas rester uniquement à Montréal.»
Le gouvernement a effectivement tout intérêt à investir un maximum d'efforts pour stimuler cette nouvelle clientèle touristique, selon Kheira Chakor, responsable de la vie communautaire à La Maisonnée. «C'est une façon très efficace de susciter chez eux un sentiment d'appartenance à leur nouveau pays, estime-t-elle. En plus, les immigrants qui arrivent ici veulent découvrir le Québec et découvrir les régions. Une fois qu'ils ont vu ce qu'il y a au Québec, ils vont se faire les porte-parole auprès de leur famille et de leurs amis qui viendront les visiter. C'est aussi pour ça qu'il faut leur faire découvrir les régions, parce que ce sont nos ambassadeurs du tourisme ailleurs dans le monde.»
Vos réactions
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