Les apprentis sorciers

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Christian Rioux
Édition du vendredi 20 juillet 2007

Mots clés : éducation, littérature, Harry Potter, Culture, Livre, France (pays)

Lorsqu'il est apparu, il y aura bientôt de cela une dizaine d'années, le phénomène Harry Potter semblait intéressant. C'est même avec une certaine excitation que j'allai comme tout le monde acheter le premier tome, À l'école des sorciers, pour l'offrir à ma fille. Nous avions alors le sentiment de participer à un phénomène social. Une sorte de grande messe collective. Pour une fois qu'il ne s'agissait pas d'offrir à nos petits un jeux vidéo, une poupée parlante ou un monstre à piles. Comment résister à cette auteure somme toute talentueuse? Comme tous les parents, nous avons donc lu le premier volume de J. K Rowling à nos enfants avant même qu'ils ne sachent lire. Puis, nous avons acheté les suivants machinalement, sans trop y penser. Comme nous avons par la suite envahi les salles de cinéma avec des hordes de jeunes dévots.

C'est probablement là que les choses ont commencé à se gâter. Je me souviens de mon étonnement lorsque, à Noël, une de mes amies offrit l'un des volumes -- ce devait être le second ou le troisième --, non pas à sa fille ou à son neveu, mais à sa mère. Une femme qui avait exactement mon âge. J'avoue ne pas avoir compris quelle mouche avait piqué mes concitoyens, moi qui m'étais toujours fait une fierté d'avoir lu quelques auteurs qui me paraissaient difficiles à une époque où mes camarades de classe étaient encore plongés dans Bob Morane. Je n'ose imaginer la tête de ma mère -- une modeste employée de bureau chassée de l'école à 15 ans mais qui était une fervente lectrice de Victor Hugo -- si j'avais osé lui offrir Le Prisonnier d'Azkaban au lieu des Travailleurs de la mer. Elle m'aurait fusillé du regard.

Quelque chose avait dû m'échapper.

L'autre jour, dans une librairie de Montréal, j'ai surpris une conversation savante entre deux étudiantes universitaires. De quoi parlaient-elles? Du dernier Echenoz ou du nouveau Godbout? Non! Du nouvel Harry Potter, qui sera disponible à des millions d'exemplaires dès demain à minuit. L'affaire aurait été banale si l'une de ces jeunes filles n'avait été étudiante en études littéraires. Il y a quelques semaines, le même étonnement m'a saisi en entendant un animateur, par ailleurs cultivé, expliquer qu'il faisait partie des deux millions de fans qui avaient réservé leur exemplaire du dernier J. K. Rowling avant sa parution. Sur le ton d'un éclectisme très «tendance», il expliquait que son été se passerait entre The Deathly Hallows et À la recherche du temps perdu, de Proust.

Ce qui pouvait passer pour un phénomène passager semble en voie de devenir une caractéristique de notre époque. Selon la chaîne de librairies Waterstone, le nouvel Harry Potter, qui sort demain, pourrait être lu par un plus grand nombre d'adultes que d'enfants. L'éditeur britannique a même prévu une «édition pour adultes». N'ayez crainte, on n'y décrira pas les jeux érotiques de Harry et Ginny. L'affaire est une simple question de jaquette et surtout de mise en marché.

C'est un peu comme si nos parents, à l'âge de lire Réjean Ducharme, Victor-Lévy Beaulieu ou Milan Kundera, s'étaient soudainement entichés des Malheurs de Sophie, du Club des cinq, de Fantomette ou des «livres dont vous êtes le héros».

Le phénomène est plus répandu qu'on ne le croit. Il a presque complètement envahi nos manuels scolaires. Ceux que l'on nomme les auteurs jeunesse, dont certains ont probablement un talent réel, ont littéralement pris d'assaut les manuels de français, s'assurant ainsi une clientèle captive pour des années à venir. Molière, Balzac et Ferron sont impérativement sommés de céder leur place à ces jeunes auteurs, pour la plupart inconnus, publiés dans des collections aux couleurs vives et spécialement conçues pour attirer un public jeune. À moins qu'elles n'aient été imaginées afin de maintenir le plus longtemps possible ce même public dans l'enfance. Avec les articles de journaux, les extraits d'auteurs jeunesse occupent aujourd'hui l'essentiel du contenu des manuels de français du secondaire. Dans l'un d'eux, tout chaud sorti des presses, j'ai eu la surprise de découvrir que la notice biographique consacrée à Anthony Horowitz, «célèbre» auteur britannique, créateur du «captivant» Alex Rider, quatorze ans, espion malgré lui, était plus longue que celle d'un certain... Arthur Rimbaud. Sur le marché de l'éclectisme pédagogique, tout ne se vaut-il pas? Les curés des années 50, qui ne prisaient guère le jeune poète de Charlesville, n'auraient probablement pas fait mieux.

J'imagine le jour où l'on enverra chez le psychologue scolaire le pauvre étudiant du secondaire surpris en train de lire en cachette Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzsche, au lieu de Harry Potter et l'ordre du Phénix. À une autre époque, l'affaire m'avait valu une remontrance gênée du vieux surveillant de mon école, avec lequel j'avais aussitôt échangé un sourire complice.

Et ces ignorants de démographes qui ont eu le culot de nous annoncer cette semaine un vieillissement de la population. Ils n'ont vraiment rien compris, les démographes! Ne faudrait-il pas plutôt parler d'une population qui retombe en enfance, pour ne pas dire d'une certaine infantilisation des lecteurs? Je me souviens de ma joie lorsque, à l'approche de la trentaine, un organisme de l'ONU avait soudainement décrété que l'on était dorénavant jeune jusqu'à 30 ans. Moi qui croyais naïvement avoir quitté cet âge à ma majorité. S'il faut en croire les hordes d'adultes qui se rueront dès demain sur les aventures d'un apprenti sorcier imberbe et à lunettes, la frontière vient d'être repoussée bien au-delà.

Correspondant du Devoir à Paris


Vos réactions


Snob ??? - par hugot carine
Le lundi 23 juillet 2007 14:00

Oups - par Serge Charbonneau (veliserdi@hotmail.com)
Le samedi 21 juillet 2007 17:00

Oups! - par Anne-Marie Leduc
Le samedi 21 juillet 2007 10:00

Le grand dérangement - par Roland Berger (rolandberger@rogers.com)
Le vendredi 20 juillet 2007 17:00

Quelques nuances - par Jean Bourbeau (jean.bourbeau@sympatico.ca)
Le vendredi 20 juillet 2007 15:00

De grâce, ne brisez pas ce lien précieux - par Mélanie Collin (collem@hotmail.com)
Le vendredi 20 juillet 2007 14:00

Éliste, déconnecté et méprisant - par Michel Lopez (mlopez@joly-lopez.ca)
Le vendredi 20 juillet 2007 13:00

Bof! - par Albert Descoteaux
Le vendredi 20 juillet 2007 13:00

Snobisme - par Serge Charbonneau (veliserdi@hotmail.com)
Le vendredi 20 juillet 2007 12:00

L'élitisme d'un correspondant à Paris - par Benjamin Perron (benjaminperron@hotmail.com)
Le vendredi 20 juillet 2007 11:00

Pas tannés de mourir... - par Fernand Falardeau (falardeau97@sympatico.ca)
Le vendredi 20 juillet 2007 11:00

Hmmm - par Kevin Hébert
Le vendredi 20 juillet 2007 10:00

Rendons la littérature jeunesse aux enfants! - par Anne-Marie Leduc
Le vendredi 20 juillet 2007 09:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com