Concerts classiques - Le triomphe d'Alain Lefèvre
Mots clés : Schubert, Alain Lefèvre, Spectacle, Musique, Lanaudière (région)

Ce qui a dû ravir les spectateurs de la pelouse, qui pouvaient ranger leurs jumelles, n'est pas sans effets pervers. Premièrement, la stimulation visuelle diminue l'attention auditive. Deuxièmement, le grand écran coupe le retour acoustique du fond de scène et enlève de l'amplitude au son, notamment dans les graves. Troisièmement, il y a un hiatus entre l'amplification de l'image, gigantesque, et le son acoustique, «à taille réelle», du piano. Enfin, l'image est décalée d'un dixième de seconde par rapport au jeu et au son émis par le piano: derrière, on ne s'en aperçoit sans doute pas, mais devant, cela peut rendre dingue.
Ce programme était un défi technique et musical. N'étant pas à cela près, le pianiste s'est même farci la Toccata de Prokofiev après les éprouvantes Études-Tableaux! Alain Lefèvre a été à la hauteur de ce défi, tout en donnant de ces oeuvres une vision très personnelle. Il sculpte les sonates de Soler avec finesse (quelle légèreté de touche dans la Sonate en fa dièse majeur!) et la tendresse d'un Guilels abordant les sonates de Scarlatti. Dommage que le haut-parleur au dessus de la scène ait massacré, par ses grésillements hideux, la première oeuvre.
Dans les Klavierstücke, Lefèvre réintroduit le passage Andantino molto supprimé dans la première édition imprimée de la première pièce et joue la seconde avec une nostalgie très «fin de vie» (les Klavierstücke précèdent la mort de Schubert de six mois), parsemée de quelques ralentis qui peuvent paraître un peu affectés. Rien à dire sur la spiritualité et l'équilibre de l'Allegro final en ut majeur, très convaincant, ni sur la Toccata de Prokofiev, patiente, articulée et puissante. Précisons ici qu'un certain nombre de pianistes, qui ont beaucoup moins de son qu'Alain Lefèvre, n'auraient pas survécu à l'absorption acoustique provoquée par le fameux écran.
Les Études-Tableaux de Rachmaninov posent cinq problèmes majeurs: la technique nécessaire, hallucinante; le son, nourri et pas «claqué» sur le clavier; la circulation des thèmes entre les deux mains; la narration (l'aspect «tableaux» de la chose) et la gestion des nuances. Le pianiste québécois a résolu de manière très convaincante les quatre premières embûches. Il empoigne Rachmaninov en un grand maelström, dont la générosité passe outre à quelques nuances piano et, donc, à quelques effets d'ombre et de lumière, par exemple dans la 9e Étude. Mais, parfois, il en crée. Ainsi, au début de la 7e Étude, où un mezzo-forte lamentoso se transforme en pianissimo dolcissimo d'un effet saisissant. À ces moments, un ange passe, titre, d'ailleurs, de sa propre composition donnée en rappel, après un hommage appuyé au père Fernand Lindsay... attitude chevaleresque de la part d'un artiste que ce festival a snobé pendant deux décennies avant de découvrir soudainement son talent -- après tout le monde -- il y a trois ans seulement!
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FESTIVAL DE LANAUDIÈRE
«Carte blanche à Alain Lefèvre». Soler: Sonates en ré mineur, ré majeur et fa dièse majeur.
Schubert: Drei Klavierstücke D. 946. Rachmaninov: Neuf Études-Tableaux op. 39. Prokofiev: Toccata op. 11. Alain Lefèvre (piano). Amphithéâtre de Lanaudière, vendredi 13 juillet. Diffusion sur Espace musique demain mardi à 20h.
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Collaborateur du Devoir
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