L'avenir des cimetières, un débat bien vivant
Mots clés : Notre-Dame-des-Neiges, Michel Lessard, cimetières, Décès, Montréal, Québec (province)
Exit la nécropole jardin, bonjour le virage mercantile

Photo: Jacques Nadeau
Les «blocs d'appartements» auxquels Michel Lessard fait référence, ce sont les mausolées-colombariums, ces vastes constructions qui poussent comme des champignons dans les cimetières du Québec et qu'on critique pour leur pauvreté esthétique, le coût faramineux de leur entretien et leur atteinte au développement durable. Dans ces édifices qu'il faut climatiser en été et chauffer en hiver, on dispose surtout, pour le repos éternel, les corps de gens qui ont choisi l'enfeu comme sépulture dernière. Un enfeu, c'est un espace de la taille d'un cercueil dans lequel une dépouille complète peut, grâce à des techniques sophistiquées de conservation, être préservée pendant cent ans...
Le phénomène a débuté dans les années 1970 et nous est arrivé des États-Unis par l'intermédiaire de la communauté italienne, qui cultive un culte très développé de la mort et dont certains membres refusent la mise en terre, explique l'urbaniste Jean Décarie, aujourd'hui retraité. Jean Décarie a combattu le développement sauvage de mausolées au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, avec les Amis de la montagne, entre autres, mais aussi avec Héritage Montréal et l'Écomusée de l'au-delà.
Aujourd'hui, les enfeus représentent quelque 5 % des sépultures des cimetières québécois. Mais les cimetières aimeraient bien accroître cette part de marché.
Car cette minorité représente une manne économique pour ces mêmes cimetières. L'enfeu est en effet de loin l'arrangement funéraire le plus coûteux pour la clientèle. À titre d'exemple, une simple place d'enfeu coûte 14 000 $ au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, alors qu'un terrain, qui peut évidemment abriter plus d'un corps, coûte 2460 $, et que l'espace d'une urne en mausolée coûte de 1000 $ à 5000 $. «Le cimetière Notre-Dame-des-Neiges a, depuis une quinzaine d'années, une approche systématiquement mercantile», déplore M. Décarie.
Le cimetière Notre-Dame-des-Neiges, qui relève de la fabrique Notre-Dame, administrée par les sulpiciens, est par ailleurs fort discret sur ses revenus. Même ceux qui l'ont confronté, à l'Office des consultations publiques de la Ville de Montréal en 2003, et qui lui ont demandé de justifier son développement par des états financiers, ont dû se passer de son chiffre d'affaires... Le directeur de la fabrique Notre-Dame, Yoland Tremblay, n'a d'ailleurs pas retourné les appels du Devoir. Il faut dire que les employés du cimetière sont en lock-out, au sujet de leur caisse de retraite, de la sous-traitance et des heures de travail, depuis plusieurs semaines.
Le phénomène des mausolées s'est d'abord développé de façon marginale, il y a une trentaine d'années, avec des édifices de taille modeste. Mais présentement, le cimetière construit un énorme mausolée en quatre phases qui, dans sa forme finale, devrait accueillir plus de 20 000 places d'enfeus et un nombre indéterminé d'urnes cinéraires!
Une forte concurrence
Chose certaine, le cimetière Notre-Dame-des-Neiges subit une forte concurrence de ses semblables, notamment du Repos Saint-François, toujours à Montréal, qui relève celui-là de l'Archevêché et de la paroisse Saint-François d'Assise. Contrairement au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, le Repos Saint-François d'Assise, dans l'Est de Montréal, n'est pas situé dans un arrondissement historique, ce qui veut dire que les défenseurs du patrimoine n'ont pas le pouvoir d'orienter son développement. Et le développement s'y fait d'ailleurs à la vitesse de l'éclair. Alors que le plan d'aménagement prévoyait l'érection de neuf édifices en 30 ans, on a déjà mis la main au troisième mausolée en sept ans, déplore Alain Tremblay, directeur de l'Écomusée de l'au-delà, un organisme qui se consacre entièrement à la défense du patrimoine funéraire du Québec. Et c'est sans parler, évidemment, des cimetières qui relèvent d'entrepreneurs funéraires privés et qui construisent des mausolées à la croisée des autoroutes de la province, du boulevard Saint-Martin à Saint-Timothée...
Le phénomène est difficile à contrer. Parce que les cimetières sont gérés de façon privée et que le statut patrimonial, qui permet leur protection, n'est accordé qu'à certains d'entre eux. «C'est dommage à dire, reconnaît Suzel Brunel, vice-présidente de la Commission des biens culturels du Québec, qui a émis plusieurs avis sur la question. Parce que, par leur valeur et de façon symbolique, les cimetières devraient être protégés.» Pour justifier la protection du site, un cimetière doit être jugé ancien, représentatif et exceptionnel par la collectivité. C'est le cas par exemple du cimetière Saint-James de Trois-Rivières, de quelques cimetières autochtones, ou de chapelles funéraires comme la chapelle Louis-Joseph-Papineau, à Montebello.
D'autres pratiques possibles
Ailleurs, il est presque impossible aux défenseurs du patrimoine d'intervenir dans l'aménagement des cimetières. Pourtant, selon Yves Rodrigue, directeur du nouveau centre funéraire Services mémorables Harmonia, à Québec, 65 % de la population québécoise se fait désormais incinérer avec, la plupart du temps, inhumation des cendres. Jean Décarie avance qu'elle serait aussi très ouverte à de nouvelles formes de sépulture.
«En Europe, dit-il, 90 % des gens se font incinérer. Et la mode est à la dispersion des cendres», dit-il. Ainsi, dans la petite ville de Tournai, en Belgique, un parc est prévu à cet effet, et un monument permet l'inscription des noms, à la mémoire des défunts. Cette pratique est également répandue en Ontario. Et Alain Tremblay défend lui aussi l'idée d'un parc aménagé, qui abriterait des monuments communs moins volumineux, mais permettant un ensemble paysager plus intéressant pour les visiteurs.
Mais cette formule n'est évidemment pas la plus avantageuse pour les cimetières, qui continuent de tenir le haut du pavé en la matière, et de développer leurs biens de la façon la plus rentable possible, dans la plus grande discrétion.
En fait, il y a quelques années, Jean Décarie proposait d'assurer le financement des églises chancelantes, et d'en redéfinir la vocation, en utilisant une partie de leur espace pour en faire des colombariums renfermant des urnes cinéraires. Le projet, qui avait pourtant suscité de l'enthousiasme, a finalement été rejeté. Et peut-être pas pour les motifs les plus glorieux.
En effet, selon les souvenirs M. Décarie, le représentant de l'Archevêché au Comité de recyclage partiel des églises, Mgr Mancini, aurait mis le poing sur la table en déclarant: «Nos églises, en bout de ligne, on veut pouvoir les vendre à qui on veut.»
«Nous, on fait du patrimoine, et eux font de l'immobilier», déplore Alain Tremblay.
Vos réactions
De-la vie à la mort des Cimétières... ? - par Marcel (Fafouin) Blais
Le dimanche 15 juillet 2007 11:00
ca prend des clients - par normand chaput
Le dimanche 15 juillet 2007 00:00
La permanence de l'éphémère - par Pierre Castonguay (p.castonguay@videotron.ca)
Le samedi 14 juillet 2007 20:00

