Nunavik - Le bonheur imparfait des jeunes Inuits

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Lisa-Marie Gervais
Édition du samedi 14 et du dimanche 15 juillet 2007

Mots clés : camp de science, Inuits, Nunavik, Jeunesse, Nord-du-Québec (région)

La glace fond mais l'espoir s'affermit au Nord

Des jeunes du village de Kangiqsujuaq, qui compte 500 habitants, dans le Grand Nord québécois. Photo: Joëlle Tougas

Les jeunes Inuits se cherchent. En plus de tanguer entre le passé et l'avenir, ces adultes de demain devront aussi apprendre à vivre dans une réalité bousculée par la Terre qui se réchauffe. Qu'à cela ne tienne! La glace peut bien disparaître, l'espoir, lui, ne fond pas. Portrait d'une jeunesse en mutation. Premier d'une série de trois textes.

Kangiqsujuaq, au nord du 61e parallèle -- La scène aurait pu se retrouver dans n'importe quel film américain avec un happy end. Sous une pluie battante, Jusi, un jeune Inuit de 14 ans, monte sur son petit vélo déglingué la longue côte de terre battue qui sépare son petit village de 500 âmes de l'aéroport. Deux kilomètres plus tard, tout trempé, il pénètre dans le minuscule aéroport sous le regard ému des moniteurs d'un camp d'été scientifique qui s'apprêtent à quitter Kangiqsujuaq après avoir passé deux semaines auprès d'ados de partout au Nunavik. Jusi était l'un des jeunes invités au camp, plutôt turbulent mais timide.

Tout fier d'avoir été nommé assistant des techniciens, il avait travaillé sans relâche à fabriquer des petites éoliennes, à aider les moins doués, à reprendre confiance en lui. Peu bavard, il était néanmoins venu dire au revoir à ceux qui lui avaient donné sa chance. Le camp allait lui manquer, c'est sûr.

«Il y a eu de la bonne graine de semée, voire un bulbe. Ce genre d'activités apporte énormément aux jeunes, si ce n'est que la confiance en eux. Ça leur permet de voir autre chose», raconte Gaston Côté, le chef cuisinier du camp de science financé par la Commission scolaire Kativik. L'homme, originaire de la Gaspésie, a passé plus de 25 ans dans le Nord comme enseignant, surtout à Kuujjuaq. Il est d'accord avec le sombre constat du dernier rapport de la Commission des droits de la personne mais refuse de croire à une lente extermination d'un peuple. «Malgré tout le négatif, la drogue, l'alcool, la perte de culture, il est vrai que je sens dans chacun des groupes d'élèves une volonté de vivre, une certaine résistance. Sinon, je ne serais pas ici à enseigner après 27 ans de carrière!»

«C'est un peuple en grande mutation. La planète se réchauffe et Harper veut envoyer des bateaux dans l'Arctique. Il va venter fort dans le Nord et les changements vont s'accentuer», croit pour sa part Pierre Chagnon, ex-directeur de l'école de Kangiqsujuaq, qui compte plusieurs années d'expérience dans le Grand Nord.

Déjà, les jeunes vivent ces changements. Le jeune Putulik a vu s'enfoncer les maisons sur pilotis d'un quartier de Salluit, son village natal, en raison du réchauffement climatique qui fait fondre le pergélisol. C'est pourquoi, pour sa 8e édition, le camp de science a invité une cinquantaine de jeunes présélectionnés en provenance de différentes municipalités du Grand Nord québécois pour parler changements climatiques et solutions énergétiques. Venus par avion pour de courts séjours d'une semaine, ces habiles bricoleurs ont manié avec aisance la perceuse ou le fer à souder pour construire une petite éolienne et un chargeur de piles. «Malgré tout ce que ces changements engendrent comme problèmes sociaux, il est surprenant de voir à quel point les jeunes continuent d'aller chercher une stimulation extérieure, à travers une activité ou sur Internet. Ils s'adaptent eux aussi à la mondialisation», remarque Pierre Chagnon. À les voir clavarder plus vite que leur ombre, il n'est pas difficile de croire qu'ils ont intégré les technologies à la vitesse de la lumière.

Entre tradition et modernité

Pas d'autodestruction, donc. «Dans 50 ans, ils seront encore là, c'est sûr. Mais l'"inuk" en eux sera peut-être mort», soutient Gaston Côté. L'inuk, «l'homme», cette image du «bon vieux sauvage», celle de Nanook of the North, sera certes écorchée. Né au début du XXe siècle, le grand-père chasseur de Jusi n'écoutait sans doute pas de rap ni de hip-hop, pas plus qu'il ne fredonnait les chansons des Trois Accords. Il ne parlait absolument pas français ni anglais. Il n'est peut-être même jamais allé à l'école des Blancs.

En revanche, la jeune population inuite (50 % des Inuits du Nunavik étaient âgés de moins de 20 ans en 2001) a du mal à se plier à l'autorité et à respecter les plus vieux, coincée qu'elle est entre les désirs matériels et le mode de vie traditionnel. Si les ados pratiquent encore la chasse et la pêche, certains d'entre eux n'y accompagnent presque plus leurs aînés, voire ni vont jamais. Les repas de caribou bouilli et du béluga en sushi font de moins en moins le poids à côté des Big Macs congelés et des plats prêts-à-manger vendus à la Coop (magasin général).

Vêtue d'une jupette rose et d'un chemisier blanc, un piercing sur la langue et du fard sur les paupières, Freddie ne correspond pas tout à fait à l'idée qu'on se fait de l'adolescente inuite traditionnelle marchant dans la toundra. Les écouteurs de son iPod sur les oreilles, elle placote en inuktitut avec ses amies venues au camp de science de Kangiqsujuaq. Le sujet? Le dernier album d'Avril Lavigne et le vidéoclip de Rihanna sur YouTube.

Pourtant, entre deux bouffées de cigarettes, les jeunes filles se laissent aller au magnifique jeu traditionnel des chants de gorge, où la première qui rit perd. Une jeunesse oscillant entre la tradition et la modernité.

«À quoi rêvez-vous?» La question laisse de glace. Difficile pour eux de rêver, soutient Pierre Chagnon. «Les jeunes ont tellement de pression pour devenir autonomes. Ils vivent au jour le jour et ne se projettent pas sur le long terme», constate-t-il.

«Qu'est-ce que vous voulez faire plus tard?», insiste la journaliste. La jeune Jaaka Okituk, originaire de Salluit, un bled situé sur le 62e parallèle, se risque. «Mon professeur m'a dit que je pourrais être mairesse de mon village», répond-elle plein d'espoir. Et pourquoi pas? Il y a deux femmes mairesses au Nunavik.

Meagan McLay, qui s'est découvert un talent pour la soudure et le bricolage au camp de science, veut être médecin. «Possible, mais pas facile», croit Gaston Côté qui, en 27 ans d'enseignement dans le Nord, peut compter sur les doigts de la main le nombre d'adolescents qui sont allés poursuivre leurs études postsecondaires dans le Sud.

Ulaayu Pilurtuut, qui enseigne la langue et la culture inuites à Kuujjuaq, les encourage. Le gymnase, l'aréna, la maison des jeunes et les Juniors Rangers (une organisation semblable à celle des Cadets) sont là pour les motiver, pense-t-elle. «Les jeunes ont tous un avenir devant eux. Ils ont seulement besoin d'un guide, d'une personne dans leur entourage qui va devenir leur modèle. Ils en ont déjà quelques-uns qui sont allés étudier dans le Sud et qui sont revenus, dit-elle. Au fond, c'est ça, leur rêve. Rester au Nunavik, avoir une famille. Ils ne cherchent pas à être quelqu'un d'autre.»

Bonheur imparfait

Malgré tout, il y a des obstacles à ce bonheur à portée de main. Les statistiques et la longue liste d'histoires d'horreur parlent d'elles-mêmes. La promiscuité et la surpopulation (plusieurs familles de 12 à 15 personnes peuvent vivre sous un même toit), la toxicomanie (le crystal meth et la cocaïne sont de plus en plus populaires) et les abus d'alcool... Les filles ont des enfants à 14-15 ans et les jeunes commencent à fumer à 10 ans. Le taux de chômage chez les jeunes de 15 à 24 ans est de 24 %, contre 17 % dans le reste du Nunavik. Sans parler de la violence familiale (le taux est dix fois plus élevé que la moyenne canadienne), des agressions sexuelles et de l'inceste dans une société où l'omerta règne. Les plus récents chiffres démontrent que 20 % des décès au Nunavik sont liés à des suicides, ce qui en fait l'un des plus hauts taux au monde.

Même son de cloche à l'école, où les jeunes passent beaucoup de temps. Le taux d'absentéisme y est effarant et les échecs ou les abandons sont si nombreux qu'ils sont devenus la norme. À l'école Arsaniq de Kangiqsujuaq, sur les 15 élèves de la classe qui regroupe les 3e, 4e et 5e secondaire, cinq ne se sont jamais présentés et neuf ont échoué à plus d'une matière obligatoire. Par le passé, les bulletins n'avaient pas toujours été remis aux parents, qui ne s'intéressent que très peu au rendement scolaire de leurs enfants. On raconte même qu'il n'y a pas si longtemps, un enfant agressé et en détresse avait vécu plusieurs semaines caché dans l'entre-plancher de l'école, à l'insu de tous.

L'école des Blancs a sa part de responsabilité, croit Gaston Côté. «On arrive là avec nos gros sabots en imposant notre culture et notre langue. Ils ont un savoir dont il ne faut pas faire abstraction. Après tout, ils ont survécu toutes ces années et nous n'étions pas là», raconte l'homme de 62 ans. Il se rappelle certains cours d'écologie où les jeunes en savaient beaucoup plus que lui sur l'omble de l'Arctique. «Les Blancs ont peut-être signé leur arrêt de mort. Parce qu'on est arrivé en leur facilitant des choses, en partageant avec eux les bonnes et les moins bonnes choses. [...] Les jeunes sont excessivement gâtés. La culture de l'effort n'existe plus», souligne-t-il.

Mais il est trop tard pour revenir en arrière. «L'école est une bonne chose. Maintenant, on est contraints de travailler en anglais ou en français et, pour ça, il faut étudier, souligne Ulaayu Pilurtuut. On ne veut pas être laissés derrière et retourner au temps des igloos.» Elle souhaiterait toutefois voir construire un établissement postsecondaire dans le Nord, qui dispenserait l'enseignement dans leur langue maternelle. «Les jeunes ne seraient pas séparés de leur famille et de leurs enfants. Ils éviteraient le choc culturel du Sud», soutient-elle. Elle souhaite les voir occuper de petits emplois d'été dans la communauté, ce qu'une minorité fait déjà.

Pierre Chagnon est optimiste. «Ils ont beaucoup de ressources. Mais les enfants qui survivront le mieux au changement sont ceux qui sont les plus solides dans leur identité», insiste-t-il.

En attendant, le bonheur se trouve dans les petites choses. Comme lors d'un après-midi de pique-nique en été. Les filles qui jouent au soccer en talons hauts. Les garçons qui sautent de joie après avoir compté un but. Le ballon vole dans l'eau glacée de la baie. L'un d'eux se mouille pour aller le chercher sous une cascade de rires. «À cet instant précis, il y avait la paix. C'était comme une grande famille. Moi, dans ces moments-là, je me dis: non, le Nunavik n'est pas mort ni perdu», conclut Gaston Côté.

***

À l'invitation de la Commission scolaire Kativik, notre journaliste a passé trois semaines dans le Grand Nord québécois auprès d'adolescents inuits âgés de 13 à 17 ans qui participaient à un camp de science sur le réchauffement climatique.


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