L'actuaire instinctif

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Éric Desrosiers
Édition du samedi 14 et du dimanche 15 juillet 2007

Mots clés : Bell Canada, Teachers, Claude Lamoureux, Économie, Canada (Pays)

Après 17 ans à la tête de Teachers, Claude Lamoureux prendra sa retraite à la fin de l'année

Claude Lamoureux, le patron de Teachers. La caisse de retraite ontarienne se classe aujourd'hui deuxième au pays derrière la Caisse de dépôt avec un actif de 106 milliards. Elle affiche depuis 1990 un taux de rendement annuel moyen de 11,8 %, bien supérieur aux performances du marché.

Photo: Jacques Nadeau

C'est ce qui s'appelle terminer en apothéose. Claude Lamoureux quittera la barre de Teachers à la fin de l'année, vraisemblablement juste après avoir conclu l'une des plus grandes acquisitions de l'histoire canadienne en achetant la compagnie mère de Bell Canada. La transaction de presque 35 milliards de dollars viendra conclure 17 années durant lesquelles cet «actuaire instinctif» a fait de la caisse de retraite ontarienne l'une des meilleures au monde.

Le Régime de retraite des enseignantes et enseignants de l'Ontario, communément appelé Teachers, attend toujours de voir si son offre d'achat pour BCE, présentée communément avec deux fonds de placement privés américains, sera acceptée par les actionnaires et les autorités réglementaires. Tout indique que cela sera fait d'ici le début de l'année prochaine.

Comme à chaque fois, cela n'empêche pas la direction de la caisse de retraite d'être habitée par quelques doutes. Un autre investisseur surgira-t-il? A-t-on payé trop cher? Les profits attendus seront-ils au rendez-vous? «Dans notre monde, on a l'habitude de dire que seuls les paranoïaques survivent», a dit cette semaine Claude Lamoureux, de passage au Devoir.

Les maux chroniques dont on dit que sa future acquisition est affligée ne l'inquiètent toutefois pas outre mesure. «On achète rarement des entreprises où tout va bien», note l'homme de 64 ans originaire de Cap-de-la-Madeleine. «Lorsque tu apprends que ta proposition est retenue, le doute s'installe, confie-t-il. Tu te demandes toujours si tu n'as pas payé trop cher. Mais on savait ce que l'on faisait.» Après tout, on disait aussi que le fabricant américain de valises Samsonite était menacé par la faillite lorsque Teachers s'en est porté acquéreur il y a quatre ans. On vient tout juste de le revendre pour quatre à cinq fois le prix.

«Claude Lamoureux est très doué pour sentir où va le marché, dit l'ancien numéro 2 à la Caisse de dépôt et placement du Québec, Michel Nadeau, qui se souvient notamment à quel point il a mieux vu venir que les autres l'éclatement de la bulle technologique. Bien qu'il ait une formation d'actuaire, il a aussi un grand sens pratique et un très bon instinct. Curieusement, c'est un actuaire instinctif.»

Comme une entreprise

Claude Lamoureux avait occupé pendant 25 ans divers postes de direction à la compagnie d'assurance La Métropolitaine avant d'être choisi, en 1990, président et chef de la direction de Teachers. À cette époque, la caisse de retraite basée à Toronto est une organisation bureaucratique lourde aux politiques d'investissement très conservatrices. «On avait un régime pépère», résume aujourd'hui Claude Lamoureux.

Il acceptera le poste à une condition: qu'on lui permette de conduire sa barque comme une entreprise, c'est-à-dire avec des objectifs de productivité et de rentabilité, une rémunération liée à la performance et le droit de mettre à pied les éléments les plus faibles. Il convainc aussi son conseil d'administration et le gouvernement de lui permettre de diversifier ses investissements.

Teachers sera ainsi l'une des premières caisses de retraite à se donner des fonds de couverture (hedge funds), à s'associer à des fonds privés pour faire des acquisitions et à investir directement dans des infrastructures. Elle sera l'une des seules à oser investir dans l'immobilier dès le début des années 1990 alors que le secteur sortait à peine de l'une de ses pires crises.

«Il fallait une bonne dose de courage, ou plutôt de clairvoyance, pour s'engager dans de tels changements, pense Denis Durand, associé principal à la firme Jarislowsky Fraser. Cela a permis à Teachers de devenir l'une des meilleures grandes caisses de retraite en matière de rendements, mais aussi de faible niveau de risque.»

La caisse de retraite ontarienne se classe aujourd'hui deuxième au pays derrière la Caisse de dépôt avec un actif de 106 milliards. Elle affiche depuis 1990 un taux de rendement annuel moyen de 11,8 % bien supérieur aux performances du marché, dont l'indice de référence est de 8,9 %. Parmi les nombreux faits d'armes de Teachers ces dernières années, on cite les acquisitions de la chaîne de pharmacies Shoppers Drug Mart, des répertoires téléphoniques Pages jaunes, du groupe de presse Globemedia ou encore de la compagnie pétrolière Nexen.

«Les caisses de retraite sont habituellement lentes à prendre des décisions, à se laisser convaincre d'embarquer dans de nouvelles formes d'investissements, explique Michel Nadeau. Claude Lamoureux est quelqu'un qui est capable, au contraire, de se lancer vite, mais aussi de sortir vite quand il le faut, ou qu'il se rend compte qu'il s'est trompé.»

Claude Lamoureux n'est évidemment pas seul à prendre toutes ces décisions. Il est très fier de l'équipe de professionnels, d'analystes et d'informaticiens qu'il a contribué à mettre en place. Il se montre toutefois aussi exigeant. «Un de nos problèmes est que nos gens ne veulent pas prendre assez de risques, affirme-t-il. On a souvent tendance à se contenter de battre l'indice, mais ce n'est pas assez», dit-il, tout en admettant que 80 % des gestionnaires de fonds de la planète n'arrivent même pas à battre ces indices sur dix ans.

Principes et pragmatisme

Cofondateur en 2002, avec Stephen Jarislowsky, de la Coalition canadienne pour une bonne gouvernance, Claude Lamoureux a également su très tôt tirer les conclusions nécessaires des scandales financiers d'Enron et autres WorldCom et mettre tout son poids derrière la nécessaire réforme des modes de rémunération des dirigeants d'entreprise ainsi que de composition et de fonctionnement des conseils d'administration, note Denis Durand.

Sa croisade reste toutefois marquée du sceau du pragmatisme, dit Michel Nadeau, aujourd'hui directeur général de l'Institut sur la gouvernance d'organisations privées et publiques. «Ce n'est pas un homme dogmatique. S'il a des principes et une vision globale en matière de gouvernance, il a aussi pour règle de ne pas priver son organisation de tous les avantages qu'elle peut tirer des pratiques qui ont présentement cours.»

Les tendances démographiques qui causent l'augmentation rapide de la proportion de retraités par rapport au nombre de cotisants actifs promettent de poser un nouveau défi de taille à la caisse de retraite ontarienne. Officiellement, Teachers accusait déjà un déficit actuariel de 17,4 milliards en janvier 2007.

Claude Lamoureux ne se montre pourtant pas inquiet outre mesure. «Nous avons toujours fait preuve de beaucoup de conservatisme dans nos projections», dit-il.

Denis Durand partage cet optimisme. «Il laisse la caisse de retraite en très bonne situation. Son successeur se trouvera bien positionné pour le futur.»

«Ça fait 17 ans que je suis là, dit Claude Lamoureux. À un moment donné, dans une entreprise, il faut qu'il y ait des changements. Teachers va bien, mais il y a encore moyen de l'améliorer.»

Spontané et loquace en entrevue, Claude Lamoureux devient muet comme une carpe lorsqu'on l'interroge sur sa vie après Teachers. «On verra», offre-t-il pour toute réponse. Le large sourire qu'il affiche alors permet toutefois de comprendre qu'il n'est pas question de retraite.


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