Les cimetières s'en vont chez le diable

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Caroline Montpetit
Édition du samedi 14 et du dimanche 15 juillet 2007

Mots clés : Alain Tremblay, Écomusée de l'au-delà, cimetières, Décès, Montréal, Québec (province)

Photo: Jacques Nadeau

S'il y a des gardiens du patrimoine, ce sont eux. En fait, c'est toute l'histoire du Québec que les cimetières conservent jalousement dans le silence de la pierre. Et pourtant, ce patrimoine est à la merci de l'oubli ou des faillites des descendants de ceux qu'il représente. Quand ce ne sont pas des vandales qui en volent les trésors.

Depuis sa fondation en 1991, l'Écomusée de l'au-delà s'est donné pour mission de défendre ce patrimoine artistique et historique. Pour son directeur, Alain Tremblay, le cimetière est un musée qu'il faut à la fois entretenir et protéger. Aussi, l'Écomusée s'applique-t-il, contre vents et marées, à revaloriser le patrimoine funéraire du Québec. Et Alain Tremblay ne se lasse pas de faire l'éloge des oeuvres de sculpteurs comme Alfred Laliberté, Émile Brunet, Louis-Philippe Hébert et Henri Hébert, qui ont érigé ce patrimoine.

En fait, lorsqu'on «achète» un terrain dans un cimetière québécois, on contracte en général un bail de 99 ans, qui arrive à échéance après cette période. (Précisons cependant que seul le cimetière Mont-Royal à Montréal, le voisin du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, vend pour toujours ses terrains à la clientèle.) Cent ans après la contraction du bail, donc, il reviendra aux descendants de reconduire ce contrat. Ce sont aussi eux qui ont la responsabilité d'entretenir le monument familial.

«Quand ils sont finalement rejoints, si la dispersion des familles n'y fait pas obstacle, les descendants se montrent peu intéressés par la restauration, qui commande entre autres des déboursés onéreux», écrivaient les membres de l'Écomusée de l'au-delà dans un mémoire présenté en 2005 à la Commission de la culture de l'Assemblée nationale. Après avoir tenté en vain de contacter la famille, le cimetière, s'il a besoin d'espace, peut tout aussi bien disposer du monument à sa guise, quitte à l'envoyer au dépotoir... C'est ainsi qu'on a rescapé in extremis, il y a quelques années, la pierre tombale d'Alphonse Desjardins, le fondateur des Caisses populaires enterré au cimetière de Lévis, s'indigne l'historien Michel Lessard. Au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, le caveau pourtant finement ouvragé de l'architecte Victor Bourgeau, qui a participé à la construction de la basilique Notre-Dame et de l'église Saint-Jean-Baptiste, a de cette façon pris le chemin du dépotoir, ajoute Alain Tremblay.

Sélectionner les monuments intéressants

À l'Écomusée de l'au-delà, on tente cependant d'être réaliste. «On est conscient qu'on ne peut pas sauver tous les monuments», dit Alain Tremblay. Alors, comment sélectionner les oeuvres à conserver? M. Tremblay cite l'exemple du cimetière du Père-Lachaise, à Paris, où les reprises de lots doivent être annoncées publiquement longtemps avant la destruction des monuments. Un comité d'historiens, d'archivistes et de généalogistes consultent alors la liste des lots en péril avant de faire des recommandations de préservation de certains monuments, selon des préoccupations esthétiques ou historiques. Toujours en France, certaines chapelles funéraires ayant appartenu à des familles qui ne peuvent plus s'en occuper peuvent être rachetées et entretenues par d'autres familles moyennant un crédit d'impôt. Selon l'Écomusée, plusieurs centaines de monuments sur le Mont-Royal auraient une valeur patrimoniale.

Rien de tout cela n'a évidemment cours au Québec. En fait, aucun inventaire n'est disponible au cimetière Notre-Dame-des-Neiges de Montréal, où on trouve pourtant une concentration importante d'oeuvres d'art. En fait, c'est Alain Tremblay qui essaie d'assurer une certaine patrouille des lieux. Il projette d'ailleurs de publier un répertoire des oeuvres susceptibles d'être volées au cimetière.

«Déjà, depuis le mois d'avril, il y a eu onze vols au cimetière Notre-Dame-des-Neiges», dit-il en arpentant les vastes allées du site. Sur un monument, il y a une tache sombre là où autrefois trônait un ange. Un autre a perdu les appliques de bronze qui faisaient son charme. Le bronze d'Adélard Godbout a lui aussi déjà été volé dans le cimetière de Freligsburg où l'homme est enterré.

«Inévitablement, les oeuvres volées se retrouvent chez les brocanteurs», dit Alain Tremblay. Aussi, si les oeuvres sont bien répertoriées, il sera beaucoup plus facile de les retrouver. «Les voleurs travaillent par vagues, explique Alain Tremblay. Ils commencent par sélectionner les monuments faciles à voler, puis ils reviennent les chercher.»

D'où viennent les anges?

«On n'a pas d'inventaire au Québec, dit le sergent-détective Alain Lacoursière, policier spécialisé dans le trafic d'oeuvres d'art à la Sûreté du Québec. On en retrouve; j'ai déjà retrouvé des anges du paradis, mais je ne sais pas d'où il viennent.» L'an dernier par exemple, les policiers ont retrouvé à Sherbrooke une statue de bronze de six pieds, qui pesait quelque 6000 livres, sans savoir où elle avait été volée. «Avec des photos des traces d'ancrage, les marques d'oxydation, on pourrait mieux les reconnaître», dit le sergent-détective Lacoursière. Il y a quelques années, les bandes de motards étaient impliquées dans le trafic de l'art funéraire. La police a par exemple retrouvé une soixantaine d'oeuvres chez Joseph Ghaleb, le bras droit de Mom Boucher, aujourd'hui décédé. Mais depuis, le sergent-détective Lacoursière attribue plutôt les méfaits à de petits voleurs. Il arrive aussi que des familles, qui héritent de monuments de leurs ancêtres, viennent elles-mêmes chercher ces oeuvres pour les revendre sur Internet, sans aviser la direction du cimetière.

L'Écomusée de l'au-delà a également entrepris de mieux faire connaître le patrimoine funéraire du Québec. Il a publié en 2006 un document sur l'oeuvre du sculpteur Émile Brunet, qui a beaucoup contribué au patrimoine funéraire au XXe siècle, mais aussi à la décoration de plusieurs monuments publics, dont les parlements d'Ottawa et de Québec et la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré.

L'âge d'or de l'art commémoratif au Québec se situe entre 1870 et 1930, dit Alain Tremblay, qui déplore aussi qu'aujourd'hui on ne fasse plus travailler les sculpteurs. La tombe du maire Jean Drapeau, par exemple, au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, est ornée d'une simple croix. «Banal», laisse tomber Tremblay en la voyant.

Autre bataille de l'Écomusée de l'au-delà, la préservation du monument aux Patriotes de Notre-Dame-des Neiges, dont la restauration a finalement été entreprise grâce à la générosité d'un mécène inconnu. C'est l'Institut canadien qui a érigé ce monument à la gloire des héros, à la fin du XIXe siècle, malgré une certaine opposition de l'Église qui avait, à l'époque, excommunié certains Patriotes et certains membres de l'Institut canadien.

«Ce qui est frustrant, c'est que tout ce qui se passe au cimetière se fait dans le plus grand secret, et qu'il nous est impossible de suivre le développement des travaux», déplore Alain Tremblay.


Vos réactions


les monuments dans les cimetières - par Ginette Drapeau (g.drapeau88@sympatico.ca)
Le mercredi 18 juillet 2007 20:00

stupeur! - par Gérard Lépine
Le samedi 14 juillet 2007 12:00

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