Opinion
Vive le foie gras!
Mots clés : Réseau d'action globale, foie gras, Alimentation, Québec (province)
Le foie gras n'a manifestement plus la cote auprès des groupes de défense des droits des animaux au Québec. Cette semaine, le Réseau d'action globale (RAG) a remis des images compromettantes de canards malades dont on arrache sauvagement la tête. Le RAG présume que ces images ont été filmées sur les lieux d'un des plus importants producteurs de foie gras du Québec et l'accuse de cruauté envers les animaux.
Le foie gras est un mets composé uniquement de foies de canards ou d'oies qui ont été gavés afin que leur foie devienne de taille largement supérieure à la normale. L'existence du foie gras ne date pas d'hier. Les Égyptiens gavaient plusieurs espèces d'oiseaux, dont des oies, à l'aide de granules de grains rôtis et humidifiés. La pratique s'est poursuivie sous l'Empire romain. La tradition du foie gras s'est perpétuée après la chute de l'Empire romain, notamment dans certaines régions de France, dans les communautés juives et un peu partout dans le monde jusqu'à aujourd'hui.
Soixante-quatorze pour cent de la production mondiale provient évidemment de la France. Bien que la contribution du Québec demeure marginale comparativement à celles de la France, la Hongrie et la Bulgarie, le foie gras québécois est de plus en plus recherché pour sa qualité.
Ce qui offusque les groupes de défense des droits des animaux est le processus d'engraissement, lors duquel on enfonce de force la nourriture, du maïs essentiellement, à l'aide d'un tube métallique dans la gorge de l'animal, plusieurs fois par jour. L'idée de gaver des oiseaux à seule fin d'obtenir un bien de consommation de luxe dérange.
Même si le gavage industriel exploite un phénomène tout à fait naturel où les oiseaux migrateurs stockent de la graisse dans leur foie pour survivre, la symbolique persiste et ces groupes demandent que l'on interdise la production de foie gras au Canada, rien de moins.
En effet, le gavage est de fait illégal dans de nombreux pays, soit en Allemagne, en Argentine, en Autriche, au Danemark, en Finlande, en Irlande, en Israël, en Italie, au Luxembourg, en Norvège, aux Pays-Bas, en Pologne, en République tchèque, au Royaume-Uni, en Suède et en Suisse. La Californie a de même voté en 2004 une loi interdisant la production et la commercialisation du foie gras. À l'époque, l'adoption de la loi avait fait le tour du monde puisque le foie gras est souvent associé à des événements de premier plan. Par exemple, la remise des Oscars au cinéma américain -- dont l'extravagance n'a absolument aucune limite -- offre une tribune inouïe pour le foie gras. Le gouverneur Schwarzenegger, Arnold de son prénom, une ancienne vedette de cinéma américain faut-il le rappeler, avait alors donné raison au puissant groupe PETA (People for the Ethical Treatment of Animals).
De l'éthique dans l'assiette
Plus que jamais, les consommateurs sont invités à mettre de l'éthique dans leur assiette. Anciennement, l'agriculture vibrait par sa simplicité, presque sans histoire. Aujourd'hui, le monde devient de plus en plus complexe et les marchés sont de plus en plus fragmentés. Nous produisons du foie gras pratiquement de la même façon depuis des millénaires. Toutefois, les perceptions ont changé.
Les consommateurs craignent pour leur santé, mais se préoccupent aussi de façon simultanée du bien-être des animaux agricoles. Le monde agricole doit désormais comprendre que les organisations n'ont pas le sens de l'éthique. Seuls les individus qui en font partie déterminent les politiques, et les consommateurs peuvent avoir le sens de l'éthique.
Dans ce contexte, il faut industrialiser les processus tout en individualisant la gestion des perceptions. Autrement dit, les aliments sont devenus aux yeux des consommateurs de véritables symboles sociaux qui véhiculent des valeurs culturelles. En marge des fonctions nutritives et gourmandes, le foie gras est lié à des valeurs sociales et culturelles qui doivent être gérées comme il se doit. Cela revient à dire, en somme, que la dimension symbolique est très importante et que les producteurs québécois de foie gras doivent en tenir compte. La symbolique évolue avec les valeurs et l'industrie se doit de s'adapter de façon continuelle.
Un acte criminel envers un animal de ferme est, il va sans dire, condamnable, et les instances policières se doivent d'agir. Néanmoins, le Québec offre au monde un produit de qualité à valeur ajoutée. Au sein d'une économie agricole où la transformation se fait plutôt rare, il faut défendre les destinées de cette industrie. En France, l'industrie du foie gras s'est mobilisée pour humaniser son image et informer les consommateurs des bienfaits de la production et de la commercialisation d'un tel produit.
La filière québécoise se doit de faire la même chose et doit faire preuve de transparence. Elle doit également faciliter le débat et le dialogue en ce qui concerne l'éthique et les droits des animaux dans des domaines liés à sa mission et à ses objectifs commerciaux. Sans quoi la filière du foie gras québécois deviendra le bouc émissaire d'un autre gouvernement opportuniste qui sombre dans les sondages populaires.

