Europe de l'Est : un passé qui ne passe pas

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Le Monde
Édition du jeudi 12 juillet 2007

Mots clés : Europe de l'Est, Communisme, Russie (pays), Pologne (pays)

Décommunisation, lustration: ces deux termes, avec leur cortège de règlements de comptes «mémoriels», n'en finissent pas d'occuper l'actualité en Europe de l'Est. À Prague, le 13 juin dernier, le dossier constitué par la police politique tchécoslovaque (StB) sur le président Vaclav Klaus s'étalait dans le quotidien Dnes. Quelques jours auparavant, en Pologne, Lech Walesa, leader historique du syndicat Solidarité, publiait son dossier sur Internet pour tenter de se blanchir définitivement de rumeurs de collaboration avec la SB (l'ex-police politique polonaise).

Pourquoi les pays de l'ancien bloc de l'Est n'arrivent-ils pas à tourner la page de leur passé communiste? Pourquoi ces pays n'ont-ils pas opté pour des commissions «vérité et réconciliation» qui, du Chili à l'Afrique du Sud, ont contribué à clore les chapitres les plus douloureux de l'histoire? Les spécificités du bloc communiste et les contextes nationaux ont rendu cette approche impossible.

Les précurseurs

Dès la chute du mur de Berlin, en 1989, les agents de la Stasi ont commencé à broyer leurs archives. Certains Allemands, alors tentés de poser une chape de plomb sur ce passé encombrant, ont laissé faire. Mais les citoyens de la RDA, dissidents en tête, ont occupé le siège de la police politique pour sécuriser les dossiers. L'élan était donné.

En mars 1990, une commission spéciale chargée du contrôle de la dissolution du ministère de la Sécurité intérieure est créée. Le pasteur Joachim Gauck en est élu président. C'est la naissance du premier Institut de la mémoire, qui recueillera toutes les archives, consultables dès 1992. Parallèlement, une loi de lustration est adoptée en août 1990, qui impose le contrôle systématique du passé politique des futurs hauts fonctionnaires. Il fallait se débarrasser des ex-communistes pour rétablir la vérité et la morale dans la vie publique, afin de consolider la démocratie.

La réunification aidant, l'Allemagne veut aller vite et se dote de moyens pour «décommuniser» que n'aura jamais aucun autre pays à l'est du mur de Berlin. L'Institut Gauck reçoit un budget annuel de 100 millions d'euros. Une quinzaine de chercheurs tentent de reconstituer les archives broyées, aidés depuis mai dernier d'un logiciel spécial, financé par le gouvernement allemand.

Quelques grands responsables de la Stasi ont été condamnés, mais beaucoup se sont simplement reconvertis.

Aussi, la loi sur le contrôle du passé politique des hauts fonctionnaires, qui aurait dû être abrogée fin 2006, a été reconduite, certains craignant une réhabilitation des cadres de la Stasi.

Ce choix de la lustration immédiate est aussi retenu par les Tchécoslovaques. Ils sont d'ailleurs les premiers à utiliser ce mot pour baptiser la loi de 1991, qui interdit aux ex-fonctionnaires du Parti communiste et agents de la StB d'accéder aux fonctions administratives, politiques et économiques dans les entreprises d'État. La rigueur de cette nouvelle législation leur vaut alors d'être accusés de «maccarthysme». Mais, contrairement à ce qui s'est passé en Allemagne, l'accès aux dossiers conservés de la StB était souvent entravé, volontairement ou par incurie. Jusqu'à cette année où une nouvelle loi permet un accès totalement libre aux archives.

Il a fallu attendre le 8 juin dernier pour que la République tchèque décide de se doter d'un institut de mémoire, l'Institut pour l'étude des totalitarismes, qui devrait voir le jour en 2008. Cette initiative voulue de longue date par la droite, revenue au pouvoir en 2006, apparaît cependant comme un éventuel vecteur d'instrumentalisation politique, d'autant qu'il est placé sous l'autorité du ministère de l'Intérieur.

Hongrie: la manière lente

Contrairement à ses voisins tchèques et allemands, la Hongrie a voulu éviter un grand déballage. Le chef du premier gouvernement postcommuniste, Joszef Antall, craignait le déclenchement d'«une campagne de discrimination de part et d'autre», rappelle le politologue Pierre Kende, président de l'Institut 56. La transition doit être pacifique à tout prix. Or, en 1989, le Parti communiste compte encore 800 000 adhérents et les Jeunesses communistes, un million.

«De nombreux membres de la police politique étaient toujours en place. Il ne s'agissait donc pas de faire table rase du passé», explique Istvan Papp, jeune historien des Archives de la sécurité d'Etat à Budapest. Une première loi de lustration est adoptée en 1994, sans mesures contraignantes: les collaborateurs devaient démissionner, faute de quoi leur passé inavouable serait publié.

Les ex-communistes étant revenus au pouvoir la même année, tout travail de mémoire est mis en sourdine. Le nouveau premier ministre, Guyla Horn, «était farouchement opposé à suivre l'exemple allemand», constate M. Kende. Les archives n'ont pas été ouvertes avant 1997. Et de nombreux dossiers restent classés «secret d'État».

En Hongrie, «le travail de décommunisation, qui consiste à débarrasser les structures étatiques des communistes, s'est fait par le passage d'une génération à l'autre», conclut Antonela Capelle, chercheuse au Centre d'études et de recherches internationales (CERI). Le retour de la morale dans la vie publique est toujours réclamé dans cette société aujourd'hui très clivée.

Pologne: la réconciliation manquée

En avril 1989, les accords de la Table ronde, négociés par l'opposition démocratique, Solidarité en tête, et le régime communiste, engagent une politique de réconciliation nationale. L'objectif est de préserver une société affaiblie par quarante-cinq ans de totalitarisme.

En septembre 1989, dans son discours au Parlement, Tadeusz Mazowiecki, le premier chef de gouvernement de la Pologne libre, appelle à tirer un «gros trait» sur le passé pour mieux se tourner vers l'avenir. Cette volonté de compromis ne fait pas consensus très longtemps, et l'ancien camp démocratique se scinde. Les encombrantes archives communistes deviennent dès lors un instrument du jeu politique.

En 1992, le ministre de l'Intérieur, Antoni Macierewicz, dépose au Parlement une liste d'agents présumés, afin de déstabiliser le pouvoir en place. Lech Walesa, chef de l'État et leader historique de Solidarité, y figure. Parallèlement, plusieurs projets de lustration sont évoqués et débattus. Le Parlement n'adopte une loi qu'en 1997: quiconque exerçant ou cherchant à obtenir un poste à haute responsabilité publique (membre du gouvernement, du Parlement, magistrats) devra informer l'opinion publique de son éventuelle collaboration. La même année, plusieurs candidats aux élections législatives reconnaissent publiquement leur collaboration. Deux d'entre eux seront néanmoins élus.

L'arrivée au pouvoir de la droite conservatrice en 2005 marque un nouveau virage. Farouchement anticommuniste, dénonçant le compromis de 1989, elle ne rêve que de rupture et fait adopter, en 2006, une nouvelle loi qui durcit la précédente: jusqu'à 700 000 personnes devraient être concernées. La loi, fustigée par l'intelligentsia, qui y voit une disposition antidémocratique, est partiellement invalidée le 11 mai 2007 par le Tribunal constitutionnel. Son verdict ranime le débat sur l'ouverture totale des archives.

Pays baltes: l'obstacle russe

Lituanie, Estonie et Lettonie abordent ce processus dans un contexte particulier, puisque ces trois pays faisaient partie intégrante de l'URSS. Leur police politique n'était autre que le KGB, qui a réintégré la Russie avec une partie des archives après l'indépendance (en 1990 pour la Lituanie, en 1991 pour les autres).

Des années de russification ont changé l'équilibre démographique de ces pays, laissant de fortes minorités russes solidement implantées en Estonie et en Lettonie. «La population estonienne est passée de 90 % en 1939 à 70 % en 1989», affirme Antoine Chalvin, de l'INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales), et celle de la Lettonie de 75,5 % en 1935 à 53 % en 1989. Les Pays baltes ont craint que ces minorités russes continuent, après la fin du communisme, à travailler pour Moscou, en faisant par exemple du lobbying économique. Les Baltes ne pouvaient donc être ni dans une logique de rupture, puisque les Russes étaient toujours là, ni dans une logique de réconciliation, puisqu'ils se sentaient toujours menacés. Les tensions entre Russes et Baltes sont toujours très vives, comme l'a récemment montré l'épisode du déménagement de la statue soviétique à Tallinn.

Des lois de lustration ont été adoptées dans les trois pays. Elles imposent une déclaration de non-collaboration aux candidats aux fonctions régaliennes. En Lituanie, la majorité des fonctionnaires ont été remplacés par des nationaux, jeunes de préférence. Dans les trois pays, la présence de chefs d'État issus de l'immigration américaine (Veira Vike-Freiberga, Valdus Adamskus et Toomas Hendrik) a permis une approche plus apaisée de la lustration que dans les pays de l'ancien pacte de Varsovie.

Roumanie et Bulgarie: les retardataires

Si les Roumains ont réagi très rapidement après la chute du Mur en condamnant immédiatement le couple Ceausescu, la décommunisation n'est guère allée au-delà, et la question des archives est longtemps restée problématique dans les deux pays. Les Bulgares et les Roumains ne sont jusqu'à présent que très peu entrés dans le concret de la lustration.

En Bulgarie, une loi de lustration adoptée en 1992 avait été abrogée dès 1995. En Roumanie, le président Basescu vient seulement de s'engager à promouvoir un tel texte, après sa reconduction au pouvoir par référendum le 19 mai. Il a fallu attendre 2006, à la veille de leur adhésion à l'Union européenne (UE), alors que les vieux communistes quittaient la scène politique, pour que les archives s'ouvrent réellement. «La Roumanie n'aurait pu rejoindre l'UE sans ouvrir les archives de la Securitate», déclarait le président roumain, Traian Basescu, en août 2006, lors de sa première visite au Conseil national chargé de l'étude des archives de la Securitate.

La Roumanie et la Bulgarie, entrées dans l'UE au nom de l'accomplissement du cinquième élargissement, doivent, sur ce chapitre aussi, justifier de l'assainissement moral de la vie politique pour consolider leur construction démocratique.

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Avec des correspondants européens


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