Rester en Afghanistan

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Norman Spector
Édition du jeudi 12 juillet 2007

Mots clés : Parti libéral du Canada, Stephen Harper, Forces armées, Afghanistan (Pays), Canada (Pays)

Il est difficile de savoir si le premier ministre Stephen Harper a changé sa position quant à la mission canadienne en Afghanistan, mais il est clair que sa rhétorique a évolué. M. Harper a longtemps cherché à gagner du temps en promettant qu'il allait soumettre la question de l'extension de la mission aux députés, mais voilà qu'il déclare aujourd'hui qu'il ne demandera pas à nos troupes de continuer leur travail en l'absence d'un consensus parlementaire. Pour la première fois, mardi, il a même évoqué la possibilité d'une «nouvelle mission».

Certes, M. Harper reconnaît là la réalité qu'il a créée en abandonnant le pouvoir unilatéral de faire la guerre, une réforme louable que le nouveau premier ministre de la Grande-Bretagne, Gordon Brown, se propose d'imiter. On peut quand même se demander s'il regrette aujourd'hui de ne pas en avoir incombé la responsabilité aux partis d'opposition, l'an dernier. Quelques jours après le vote, quand je lui avais demandé pourquoi il avait déclaré qu'il prolongerait la mission d'une année si les députés n'approuvaient pas sa demande initiale, soit une extension de deux ans, M. Harper a répondu que les troupes canadiennes effectuaient un travail très dur et que le Canada avait des obligations à l'endroit de ses alliés.

Naïf? Certainement. Homme de principe? Tout aussi certainement. Mais cela n'empêche pas les critiques de continuer à fuser contre le premier ministre pour avoir fait de la petite politique en essayant de diviser le Parti libéral du Canada (PLC). Au contraire. Si les partis d'opposition avaient sonné le glas de la mission l'année dernière, M. Harper présiderait aujourd'hui un gouvernement majoritaire.

Au lieu de cela, la mission en Afghanistan continue de cumuler les pertes, sur le terrain, mais aussi sur le front politique, où le gouvernement de M. Harper n'échappe pas à la saignée. Les bloquistes et les libéraux ont cependant laissé voir une certaine volonté de continuer nos efforts en Afghanistan. Voilà une occasion à saisir si le premier ministre veut s'élever au-dessus de la partisanerie.

Pour cela, M. Harper devra commencer à dire la stricte vérité aux Canadiens quant à la position de son gouvernement et aux perspectives de la mission. Son défi fondamental, c'est un peu celui exprimé par le député travailliste britannique Aneurin Bevan, dans un discours parlementaire magistral, en pleine crise de Suez, à savoir que «quand une nation fait la guerre, elle devrait être tout à fait claire sur la raison. Et elle ne devrait jamais changer son raisonnement au fil du temps».

Sous Jean Chrétien, on n'a jamais su clairement pourquoi nos soldats étaient en Afghanistan, à moins que ce soit pour compenser leur absence en Irak. Sous Paul Martin, le débat parlementaire sur le déploiement des troupes à Kandahar a été l'affaire d'une nuit et n'a donné lieu qu'à un seul article dans la presse quotidienne. Pour sa part, M. Harper change constamment son discours sur la mission en cours, tout en se comportant comme un joueur en coulisses, et non pas comme le premier ministre d'un pays en guerre.

Aujourd'hui, l'OTAN redoute la perspective d'une défaite humiliante dans une mission approuvée par les Nations unies, ce qui aurait des conséquences géostratégiques importantes. C'est pourquoi les démocrates du Congrès américain continuent de demander une augmentation des troupes américaines en Afghanistan. Comme eux, nos alliés britanniques font une distinction claire avec la guerre en Irak. Ils sont d'ailleurs en train d'augmenter leurs troupes de 25 % et un nouvel ambassadeur vient d'aviser ses compatriotes qu'un engagement de 30 ans sera nécessaire pour reconstruire le pays.

Cela n'empêche pas les Canadiens d'être naturellement agacés de voir les soldats français et italiens déployés dans des régions relativement calmes comme Kaboul et Hérat, sans parler des forces allemandes, à qui les combats de nuit sont interdits. Malgré tout, si nous annoncions aujourd'hui que nous voulons abandonner notre rôle à Kandahar, cela porterait un sérieux coup à notre réputation mondiale. Pour paraphraser l'ancien ministre libéral des Affaires étrangères, John Manley, nous serions perçus dans le monde comme celui qui s'excuse pour aller aux toilettes au moment même où la facture arrive.

C'est que la réputation du Canada à l'étranger est telle que nous n'avons pas réussi à persuader nos alliés d'assumer une partie équitable du fardeau. Le meilleur pari que pourrait prendre le gouvernement serait de proposer au Parlement que le Canada continue de jouer son rôle à Kandahar, à la condition que nos alliés contribuent de façon équivalente, proportionnellement, bien sûr, à la mesure de leurs contingents et de leur population.

En utilisant son statut de gouvernement minoritaire au Parlement comme les présidents américains s'en servent au Congrès pour leurs négociations internationales, le premier ministre aurait la marge de manoeuvre nécessaire pour préserver la bonne réputation du Canada. Les Canadiens devraient alors espérer que les chefs d'opposition se souviendront que le retour au pouvoir des talibans ne pourra s'accompagner que d'atteintes horrifiantes aux droits de la personne. Ainsi, si le Canada choisit de ne pas continuer sa mission à Kandahar -- et ceci sans même offrir d'y rester si nos alliés acceptent de venir nous y rejoindre --, il se pourrait bien que ses citoyens se lèvent un jour sans être capables de se regarder dans le miroir.

***

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail.

nspector@globeandmail.ca


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