Dans l'antichambre de l'amertume

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Fabien Deglise
Édition du mercredi 11 juillet 2007

Mots clés : humour, Festival Juste pour rire, Gilbert Rozon, Monte-Carlo (pays)

Le fondateur du festival Juste pour rire, Gilbert Rozon, se dit déçu du Québec

Gilbert Rozon dit déplorer l'inertie qui prévaut au Québec: «Tout le monde autour de nous avance.»

Photo: Jacques Grenier

Après le maire de Montréal, accusé de manquer de leadership, c'est au tour du Québec au grand complet de subir les foudres du président fondateur du festival Juste pour rire, Gilbert Rozon. Paralysé par la peur, par l'«aplaventrisme» des élus, des décideurs et par la chape moralisante qui est tombée sur la société «dans les 20 dernières années», ce Québec se trouverait aujourd'hui dans un vide inquiétant et avancerait doucement vers une crise majeure, selon lui. Et il compte à l'avenir engager une partie de son empire du rire pour forcer les gens à réfléchir et à se questionner sur leur avenir. En rigolant un peu.

«Aujourd'hui, nous ne faisons plus rien, nous sommes collectivement bloqués et le contexte devient insoutenable pour tout le monde, lance-t-il, assis sur la grande terrasse de son bureau du centre ville de Montréal où Le Devoir l'a rencontré il y a quelques jours. Le Québec est devenu trop consensuel, trop effrayé aussi par les nouveaux projets politiques, économiques et sociaux. Si l'on ne donne pas un coup de barre rapidement, c'est la crise qui nous attend. On peut continuer à se fermer les yeux, mais à ce rythme-là, cette crise ne pourra pas être évitée.»

À la tête d'une multinationale de l'humour, Rozon, qui vient tout juste de lâcher ses clowns en ville pour la 25e édition de son célèbre festival, n'a plus beaucoup le goût de rire. «Je suis dans l'antichambre de l'amertume, dit-il, mais j'ai aussi la chance, comme personnalité publique, de pouvoir sonner l'alarme. Et si je le fais, c'est pour, entre autres, m'assurer de laisser à mes enfants un Québec plus audacieux que celui que l'on connaît maintenant.»

Récemment chauffé par l'intransigeance de la ministre fédérale du Patrimoine, Bev Oda -- elle a refusé de devancer la mise en place d'un programme de soutien aux festivals -- ainsi que par le manque de coopération des fonctionnaires de la Ville de Montréal, Gilbert Rozon semble finalement en avoir bien plus sur le coeur. «Je voyage beaucoup et cela force la comparaison, dit-il. Or, je déplore l'inertie qui prévaut au Québec. Au lieu d'entreprendre, nous avons choisi depuis quelques années le statu quo. Le problème, c'est que le statu quo nous fait reculer, alors que tout le monde autour de nous avance.»

Pris en otage

En scrutant ce vide idéologique qui l'agace, Rozon montre d'ailleurs du doigt les groupes sociaux et autres représentants communautaires qui auraient pris le contrôle des débats publics et du même coup, la société en otage. «C'est fascinant: de plus en plus, la minorité parle pour la majorité et la majorité ne répond pas», dit-il.

L'échec, au cours des derniers mois, de la construction d'un nouveau casino à Montréal en collaboration avec le Cirque du Soleil est d'ailleurs un signe révélateur de cette équation, délétère à moyen et à long terme pour le Québec, selon l'homme d'affaires. «C'est un grand actif touristique qui nous est passé sous le nez, résume Rozon. Guy Laliberté a été envoyé promener pour un projet qu'il va pouvoir réaliser n'importe où ailleurs dans le monde. C'est triste. C'est comme si on avait refusé de faire le Mont-Tremblant. Et au final, les gens vont continuer de jouer au casino, mais dans un endroit moins grandiose qui ne va pas attirer l'élite internationale.»

L'idée de construire, de créer de la richesse et de réformer des structures afin de les inscrire dans l'air du temps n'est de toute évidence pas à l'ordre du jour politique et social, déplore d'ailleurs le grand manitou de l'humour dont l'empire rayonne un peu partout sur la planète. Avec «40 % de la population qui ne paient pas d'impôts, que voulez-vous faire, demande-t-il? Dans ce contexte, notre démocratie se retrouve affaiblie, c'est sûr. Nous avons besoin de réformes, mais nous ne pouvons pas demander à ces gens-là de changer un système comme celui-là qui est à leur avantage. En même temps, tout le monde va devoir faire des sacrifices. Mais encore une fois, on ne peut pas demander à ces 40 % de personnes d'en faire puisqu'elles ne sont pas habituées à ça.»

Dettes publiques en hausse, «infrastructures décrépites», système de santé par endroit «à la limite tiers-mondiste», système scolaire sclérosé, les corollaires sont faciles à contempler un peu partout au Québec, estime Rozon. Ils devraient aussi forcer la réflexion et imposer la remise en question d'un «modèle de société qui pendant longtemps a fait école», mais qui peine aussi à se renouveler, poursuit-il. «En même temps, la montée du conservatisme vient révéler un peu cette peur du questionnement. C'est comme si on était en train de construire un mur pour se protéger, pour ne pas regarder ce qui se fait ailleurs, pour ne pas se comparer.»

Rire et réfléchir

Ce conservatisme, le patron des clowns espère s'en tenir loin et inciter du même coup les comiques de son écurie à en faire autant. «Juste pour rire n'est pas un parti politique, dit-il. Mais comme citoyen, j'ai des opinions et aussi une responsabilité sociale» qui le placerait désormais dans de bonnes dispositions pour faire émerger un type d'humour plus réflectif, plus revendicateur et pourquoi pas plus engagé, histoire de passer par le rire pour brasser la cage.

«La programmation du 25e anniversaire [du festival Juste pour rire] n'a pas été faite en ce sens, avoue-t-il tout en coupant pour la énième fois le sifflet à son téléphone cellulaire qui n'arrête pas de sonner. Mais en même temps je considère, dans l'apathie ambiante, qu'Yvon Deschamps [dont les monologues seront présentés pour une dernière fois sur scène lors des galas] est un service essentiel. Il va pouvoir réveiller le monde et, un peu comme une boussole, donner le nord.»

D'autres gagneraient aussi à emboîter le pas au patriarche de l'humour, dit Rozon, qui reconnaît que, sous la pression d'un discours moralisant excessif alimenté par certains groupes de pression, certaines institutions et certains médias, l'humour s'est un peu «empantouflé» «dans des formes et des trucs» consensuels pas toujours sains. «Depuis 20 ans, il y a une forme d'"aplaventrisme" généralisé qui fait que ceux qui parlent plus fort deviennent plus mielleux pour plaire à tout le monde et surtout pour ne pas déplaire à quelques prélats qui ont décidé ce qui était bon pour nous», résume-t-il. «La peur de déranger fait que l'on devient un peu lisse et l'on finit par passer entre le mur et la tapisserie.» Un drame dans un monde, celui de l'humour, qui devrait normalement «regarder les choses autrement, casser les dogmes, repousser les frontières et surtout ne pas avoir peur de dire tout haut ce que plusieurs pensent tout bas», poursuit Rozon.

L'homme donne d'ailleurs le ton et l'exemple en n'hésitant plus à ruer publiquement dans les brancards pour dénoncer les travers d'un Québec où «l'arbre que j'ai planté a ses racines», dit-il. «Je ne peux pas d'un côté dénoncer la langue de bois et user de cette langue de bois», résume-t-il. «Je m'attends à payer le prix pour mes prises de position, mais j'espère aussi que d'autres [personnalités publiques de sa trempe, mais aussi des notables moins médiatiques], pas juste dans le domaine de la culture, vont faire le même genre de sortie. Le temps est arrivé de mettre enfin les pendules à l'heure.»


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