David contre Goliath

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Frédérique Doyon
Édition du mercredi 11 juillet 2007

Mots clés : guides pédagogiques, Jean-Marc Gagnon, Marcel Thouin, Université, Éducation, Québec (province)

Le professeur Marcel Thouin poursuit l'Île du savoir pour plagiat

Marcel Thouin espère encore qu'il s'agit d'un mauvais rêve dont il se réveillera bientôt. Le professeur de didactique des sciences de la faculté d'éducation de l'Université de Montréal vient de déposer une poursuite de 1,2 million de dollars en Cour fédérale contre l'Île du savoir, organisme financé par le gouvernement du Québec dont les guides pédagogiques reprendraient, souvent mot pour mot, de larges pans de son ouvrage clé, Problèmes de sciences et de technologie pour le préscolaire et le primaire, publié aux Éditions Multimondes. Un David contre Goliath juridique qui ressemble à un immense malentendu s'annonce.

Le mauvais rêve semble toutefois bien réel, cristallisé dans des documents que son éditeur Jean-Marc Gagnon, un des fondateurs des magazines Québec-Science et Les Débrouillards, et lui-même ont assemblés pour les besoins de la cause et que Le Devoir a consultés. De longs extraits des guides pédagogiques Éclairs de sciences réalisés par l'Île du savoir y sont mis en parallèle avec son propre livre, publié en 1999, qui vient d'être réédité sous le titre Résoudre des problèmes scientifiques et technologiques au préscolaire et au primaire. Les uns semblent presque le reflet des autres.

Marcel Thouin se sent floué et se dit victime d'un cas de plagiat tellement flagrant qu'il fera jurisprudence, au dire de son avocat, Daniel Payette.

«Il y en a pour des centaines de pages de mot pour mot», indique au Devoir l'auteur et professeur d'université en exhibant les documents dont il a surligné les nombreux passages litigieux. Il réclame une somme de 609 070 $; les Éditions MultiMondes demandent pour leur part 502 172 $ pour la violation de leurs droits patrimoniaux et moraux. Les sommes reflètent aussi les pertes de redevances (pour l'un) et de profits (pour l'autre) liées à la reproduction d'au moins 2600 guides ainsi qu'aux activités proposées sur Internet par l'Île du savoir, selon le texte de la poursuite dont Le Devoir a obtenu copie.

«La violation des droits patrimoniaux et moraux du demandeur apparaît intentionnelle et faite en violation de toutes les règles qui sont normalement appliquées au Canada, aux fins de s'assurer qu'on a obtenu toutes les autorisations requises aux fins de l'utilisation d'une oeuvre», peut-on lire dans le document.

L'oeuvre d'une vie

L'ouvrage de Marcel Thouin propose aux enfants des problèmes à résoudre selon une méthode qu'il a peaufinée au fil des ans, de ses visites dans les écoles et de ses expérimentations avec les élèves. C'est ni plus ni moins que l'oeuvre d'une vie.

«C'est souvent les mêmes questions de départ [qui énoncent les problèmes à résoudre], le même matériel suggéré et les mêmes solutions possibles. Mais ce qui me fâche le plus, c'est qu'ils se sont appropriés ma méthode.»

Selon l'auteur, les nombreuses publications scientifiques pour les jeunes qui existent sur le marché proposent de résoudre des problèmes de science et technologie en donnant à l'avance toute la marche à suivre et en livrant la solution, souvent illustrée.

«Je ne trouve pas cela très pédagogique. L'originalité de mon approche, c'est que je commence toujours par une question», dit-il. À l'inverse, la méthode du professeur Thouin propose aux enseignants de donner aux élèves le matériel nécessaire et de les laisser, à partir de la question, trouver la solution par eux-mêmes, par essais-erreurs. Cette approche, on la retrouve chez certains spécialistes de didactique des sciences, «mais elle n'a jamais été développée pour le primaire», note l'auteur.

Imbroglio

Le hic dans ce cas présumé de plagiat, c'est qu'il y a plusieurs parties défenderesses qui se renvoient la balle.

La principale est l'Île du savoir, un organisme à but non lucratif fondé en 2001 par la Conférence régionale des élus de Montréal (CREM), qui vise notamment à «accroître l'intérêt et les compétences des jeunes pour les sciences et la technologie», peut-on lire sur le site Internet. Il s'agit là de l'objectif principal des guides pédagogiques Éclairs de sciences, un des outils développés par l'Île du savoir conjointement avec la CREM et le Centre des sciences de la Société du Vieux-Port -- ceux-là mêmes qui pilotaient le récent festival Eurêka --, grâce à la contribution financière du ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation et du ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport.

«On réfute les allégations et il y a une défense qui est en train d'être préparée», a affirmé, sans autres détails, la porte-parole de la Conférence régionale des élus de Montréal, Catherine Escojido.

L'Île du savoir a produit «un total de sept guides et 70 cahiers» en français et autant traduits en anglais depuis 2003. Selon un des cahiers, consulté par Le Devoir, un comité pédagogique et scientifique réunissant une brochette de professionnels travaillait alors sous l'égide d'une recherchiste et rédactrice du Forum jeunesse de l'île de Montréal. Celle-ci est nommée par la poursuite, avec trois autres coauteures, comme la première responsable du plagiat. Les auteurs recevaient l'aval d'un groupe de travail composé de membres influents issus de divers ministères et organismes, dont Paul Inchauspé, auteur réputé et expert en éducation.

«C'est un imbroglio invraisemblable, regrette Marcel Thouin, déçu de n'avoir rien su de ce projet jusqu'en novembre dernier. Tout au plus son nom figure-t-il dans la liste bibliographique des guides.

L'auteur et l'éditeur ont rencontré la direction du CREM afin de tenter un règlement hors cour.

«Ils se sont excusés, ont parlé de dérapage inacceptable, mais malgré cela, ils n'ont jamais voulu reconnaître que c'est un cas de plagiat», déplore celui qui aurait au moins espéré une invitation à participer à la suite du projet. Il a tout de même refusé les «quelques dizaines de milliers de dollars» de dédommagement que l'assureur du CREM lui a offerts.

«On trouve ça incroyable que des organismes grassement subventionnés s'approprient notre travail», commente M. Thouin, qui s'estime «victime du syndrome de non-imputabilité des organismes publics et parapublics». Il n'a jamais reçu de subvention pour réaliser ses ouvrages didactiques, vendus presque autant au Québec que dans le reste de la francophonie. Une maison d'édition portugaise vient d'ailleurs d'acquérir les droits du livre au coeur du litige.

Le professeur, qui n'aime pas chercher noise, souhaiterait éviter ce procès. Mais il tient à une compensation financière raisonnable et, surtout, à ce qu'on reconnaisse que son travail a été plagié.

«Sinon, ils auront un procès et on veut des dommages exemplaires. C'est une question de principe.» D'autant plus que d'autres guides Éclairs de sciences sont à venir. «On a appris qu'ils viennent de signer un contrat d'au moins 100 000 $ pour d'autres guides.» Pour l'auteur, ce serait doubler l'affront.


Vos réactions


En réponse au texte David contre Goliath - par Pierre Nonnon (pierre.nonnon@umontreal.ca)
Le mercredi 11 juillet 2007 17:00

Prendre sans billet le train en marche... - par francis batt (fbatt@univ-paris8.fr)
Le mercredi 11 juillet 2007 09:00

Les droits d'auteur sont sacrés - par Roger Gauthier
Le mercredi 11 juillet 2007 06:00

Le plagiat? du ministère?? Bien, voyons! - par Serge Pelletier
Le mercredi 11 juillet 2007 05:00

Entre le plagiat et la plage, quelle plage y a t-il pour Piaget... - par Pierre Castonguay (p.castonguay@videotron.ca)
Le mercredi 11 juillet 2007 01:00

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