Des enchères au bout d'un clic
Mots clés : enchères, oeuvres d'art, eBay, Internet, Culture, Québec (province)
Le marché de l'art explose sur Internet

Photo: Christian Tiffet
Deux fois l'an, les amateurs d'art de la maison Heffel achètent des oeuvres par le truchement de ventes exclusives en ligne, où les toiles sont reproduites à coups de pixels sur le site Web de la société. Certaines toiles sont exposées à la maison-mère pour être admirées de visu, mais sans plus. En mai dernier étaient ainsi offertes au clic le plus fort des oeuvres d'Andy Warhol, de Calder, de Jean Duffy et de Dubuffet, sans oublier un croquis de Rembrandt.
Comme partout, Internet est en train de révolutionner le très sérieux et très sélect marché de la vente d'art, dont les traditions et le décorum avaient jusqu'à maintenant traversé les siècles.
Sur les ordinateurs, on ne transige pas que des babioles et des bibelots sur eBay: on trouve aussi des toiles valant des millions de dollars.
N'en déplaise à plusieurs, la plupart des grandes maisons d'encans du monde ont suivi le courant et sont maintenant liées à d'imposants portails comme eBay par le truchement de sociétés spécialisées dans la vente d'objets d'art.
Les pionniers du clic
Si tous ne sont pas convertis à cette tendance montante, ce n'est pas le cas de la maison vancouvéroise Heffel, dont les premières ventes en ligne remontent à... 1999.
À peine cinq ans après avoir amorcé des encans en salle, les deux propriétaires de cette société, David et Robert Heffel, dans la jeune trentaine, avaient décidé de tenter leur chance sur Internet. La première vente a rapporté 26 000 $. Aujourd'hui, la liste de clients de Heffel à l'étranger a explosé et les ventes du dernier encan réalisé en ligne se sont élevées à plus de 2,4 millions. Depuis, la maison a ouvert des bureaux à Toronto et à Montréal, concurrençant de vieilles maisons comme Christie's.
«Nos ventes d'art international sur Internet rejoignent beaucoup d'acheteurs européens. Plus de la moitié des ventes réalisées à l'étranger sont le fait d'Internet. Des oeuvres se vendent pour 300 000 et 400 000 $ sans que les clients soient sur place. C'est entré dans les moeurs. Pour nous, c'est devenu un outil indispensable», affirme au Devoir Tania Poggione, porte-parole de la maison Heffel à Montréal.
Pour les non-initiés, l'aventure semble risquée. Mais les habitués n'ont qu'à s'inscrire sur le site de Heffel avec leur numéro de carte de crédit. On leur attribue ensuite un numéro d'identification qui permet d'avoir accès au site pour faire des mises lors des encans et de suivre le déroulement des enchères, qui s'étendent habituellement sur plusieurs jours, 24 heures sur 24.
«L'encan dure trois semaines, alors les gens ont tout ce temps pour suivre l'enchère. Mais la véritable action s'y passe au cours des dernières minutes!», ajoute Mme Poggione.
En avril dernier, une oeuvre de l'artiste chinois Zao Wou-ki a ainsi été vendue pour plus de 625 000 $ via Internet par la maison Heffel.
Aux États-Unis, de nombreuses galeries se réjouissent de ne plus avoir à produire de coûteux catalogues imprimés pour leurs clients. Plusieurs marchands d'art et collectionneurs, qui connaissent le travail de certains artistes sur le bout de leurs doigts, ne jurent plus que par les photos numérisées pour éviter un vol d'avion ou ne pas rater la bonne affaire qui, autrement, leur filerait sous le nez.
Récemment, Kent Logan, un riche collectionneur du Colorado, confiait avoir conclu un achat de près d'un million de dollars sur Internet avec une galerie de Pékin pour la toile d'un artiste chinois. Il affirmait réaliser plus de la moitié de ses achats en ligne, heureux de ne plus avoir à mettre le pied dans les salles de vente. «Je le fais quand je connais très bien l'artiste et quand je fais totalement confiance au vendeur», avouait-il récemment au New York Times.
À la fin des années 90, le portail eBay avait ouvert la voie à cette frénésie du marteau virtuel en offrant, par le truchement de sa filiale allemande, un Rembrandt à 24 millions de francs suisses. Quelques jours plus tard, elle récidivait en affichant, cette fois, un Monet à 1,8 million, mais les deux oeuvres sont restées invendues. L'enchère n'a jamais atteint le prix minimum fixé pour les vendeurs, mais ce coup d'éclat a rapporté son pesant d'or en publicité.
Le monde du luxe se rebiffe
Mais toutes les maisons d'encans ne sont pas prêtes à rejoindre si rapidement ce monde où le clic est roi. Certains joueurs des ligues majeures ont d'ailleurs failli y perdre leur chemise.
Un des géants mondiaux de la vente aux enchères, la maison Sotheby's, s'est en effet totalement retirée du marché en ligne en 2003 après avoir investi des sommes monstrueuses dans des systèmes d'enchères informatisées qui ont fait chou blanc. En 1999, une première alliance, avec Amazon.com, a avorté. Puis, une deuxième tentative avec eBay, dans laquelle Sotheby's a englouti plus de 100 millions, a aussi tourné à la catastrophe. Les acheteurs n'étaient tout simplement pas au rendez-vous.
Stephen Ranger, président de Ritchies Montréal, la plus grande maison d'encans canadienne, explique que sa maison ne recourt aux encans en ligne que pour la vente de petits objets comme la porcelaine, l'argenterie et la verrerie. «Seulement 10 % de nos ventes totales sont réalisées sur Internet, mais jusqu'à 30 à 40 % de celles concernant les petits objets le sont, grâce à notre association avec eBay», explique-t-il.
Pour les grands encans, les préjugés sont encore tenaces, croit Stephen Ranger. Certains clients craignent que les prix ne soient gonflés artificiellement par de faux enchérisseurs. D'autres redoutent les faux ou ne veulent tout simplement rien savoir d'Internet.
«Je crois que pour une maison comme Sotheby's, qui vise le marché du grand luxe, ce n'est pas considéré comme un véhicule clé», croit M. Ranger.
La valeur de la majorité des achats faits en ligne chez Ritchies ne dépasse d'ailleurs pas 5000 $, précise-t-il. Or, à New York, la vente d'une seule toile peut rapporter 70 millions en un soir, une somme qui représente environ la totalité du marché de l'art canadien transigé en une année au Canada. Rien à voir avec les petites ventes sur Internet...
N'empêche que selon M. Ranger, la vente exclusive sur Internet recèle un immense potentiel dont les marchands d'art devront tenir compte tôt ou tard.
«Heffel a commencé et nous allons tous finir par suivre. C'est la voie du futur, et je ne serais pas surpris que, dans deux ans, ce soit une partie substantielle de nos affaires», insiste le président de Ritchies à Montréal.
Il y a dix ans, de jeunes cracks en informatique avaient proposé à Ritchies d'instaurer un système de vente en ligne. «À l'époque, la technologie était très chère et nos clients n'étaient pas prêts à cela. Aujourd'hui, les mentalités ont évolué. Et la technologie aussi. Cela nous permet de nous insérer sur Internet à moindre coût», concède M. Ranger.
Il fait d'ailleurs remarquer que ces clients plus jeunes, férus d'art contemporain, sont de plus en plus nombreux à procéder par achat en ligne. «C'est une question de générations», dit-il.
Même si la vente d'art en ligne ne représente que le septième de ses revenus totaux, la nouvelle réalité Internet a forcé Ritchies à revoir ses façons de faire. Les catalogues ont dû être modifiés en profondeur pour y ajouter un maximum d'information alors que le service à la clientèle a vite été débordé par les acheteurs à distance avides de certificats d'authenticité et de rapports sur la condition des oeuvres ou des objets mis en vente en ligne.
Des sceptiques préfèrent le marteau
Le commissaire-priseur Iegor de Saint-Hippolyte, à Montréal, est de ceux qui ne s'enflamment pas si rapidement. Si Internet a révolutionné la façon de faire des affaires sur le marché de l'art en ajoutant un énième moyen de communication, miser en ligne est loin d'être une panacée lors d'enchères conventionnelles, croit-il.
«Pour l'instant, ce n'est pas assez rapide et les grands collectionneurs n'ont pas le temps de perdre leur temps sur Internet. En salle, un lot s'adjuge entre 30 secondes et une minute, alors, sur Internet, vous n'avez pas le temps d'intervenir. Quant à la vente exclusive sur Internet, ce que j'appelle la vente sur offres, ça n'attire que les petits acheteurs», opine cet encanteur montréalais.
Malgré tout, Iegor-Maison des encans, son entreprise, effectue à l'occasion des encans en ligne pour des publics cibles, notamment les acheteurs de grands vins. La dernière vente, réalisée pour le compte de la SAQ, a rapporté plus de 750 000 $ avec plus de 28 000 visiteurs en ligne.
Le site Web de Iegor-Maison des encans tient aussi un encan continu en ligne pour certaines oeuvres d'art et objets de valeur. Mais cela ne réconcilie pas pour autant M. de Saint-Hippolyte avec le marteau virtuel.
«Internet, ce n'est pas une finalité», assure-t-il. «C'est un moyen de communication parmi d'autres, qui a remplacé le télex ou le fax, mais ça ne change pas la vente aux enchères. Les gens ont toujours pu miser à distance, que ce soit par téléphone ou, aujourd'hui, avec Skype. Tant que la technologie n'aura pas évolué et que son efficacité ne sera pas plus grande, nous y allons à tâtons et pour des clients ciblés», soutient ce commissaire-priseur.
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