Gardiens de la mémoire urbaine

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Frédérique Doyon
Édition du vendredi 06 juillet 2007

Mots clés : modernité, commerces, patrimoine, Culture, Montréal, Québec (province)

Le propriétaire de la quincaillerie J. & L. Lavoie, Robert Lavoie (ci-dessus), brandit les portraits de son père Jean-Louis et de son grand-père Benoît, qui a ouvert le commerce en 1921. Servis par Johanne (ci-dessous), les «deux œufs bacon» de Pierre L'Amical ont remplacé les bonbons offerts au début du XXe siècle dans ce lieu de rencontre privilégié du quartier Pointe-Saint-Charles.

Photo: Jacques Nadeau

Certains commerces montréalais semblent promis à une vie éternelle. Suspendus dans le temps, immunisés contre la marche de l'histoire, ces oubliés de la modernité se font les gardiens de la mémoire urbaine. D'autres lieux quasi rayés de la carte pointent encore faiblement vers un passé qui vacille.

Au «café-rencontre» Chez Pierre L'Amical, dans Pointe-Saint-Charles, un des plus vieux quartiers de Montréal, on ne s'embarrasse pas trop du passé, même si le commerce passe de mains en mains depuis... 1918!

Un client entre en faisant part à qui veut l'entendre de sa crainte de voir Bell vendue aux Américains, un autre apostrophe la serveuse Johanne et lui passe sa commande de «deux oeufs tournés, the usual bacon bien cuit» dans un franglais typique du caractère hybride du quartier. C'est pourtant un jour de semaine tranquille. «Vous devriez voir ça le samedi, lance le cuisinier Jean à la journaliste du Devoir. Ça se parle d'un bout à l'autre de la salle.» On se retrouve alors «quelque part entre Les Arpents verts [série télé loufoque des années 60] et Les Bougon», précise Johanne.

Point de rencontre privilégié des résidants du quartier depuis toujours, la binerie a d'abord été une confiserie tenue par Rodolphe Barnabé au début du siècle passé. Son frère Jos Barnabé, qui l'a reprise en 1925, a enrichi un peu l'offre des produits. Selon une photo et un texte d'archives affichés à l'entrée, on y servait des «skidoo», une boule de crème glacée trempée dans de la petite bière, délice qui aurait permis au commerçant de passer à travers la crise de 1929!

Johanne se souvient d'être venue souvent avec sa mère dans les années 70. «Il y avait toujours un "line-up", raconte-t-elle. Les gens arrivaient avec leur plat chercher des bines», la spécialité de l'époque avec la tarte à la noix de coco. Aujourd'hui, on vient pour les oeufs bacon ou les hamburgers, mais surtout pour jaser...

Comme dans
l'ancien temps

Un pâté de maisons plus loin, le quincaillier Robert Lavoie salive encore à l'évocation des tartes à la noix de coco. Transmise de grand-père en fils, sa quincaillerie J. & L. Lavoie (du nom de son père Jean-Louis) est établie depuis 1921 dans la rue Centre, artère qui rivalisait alors avec la Sainte-Catherine du centre-ville. Le secret de l'entreprise familiale: le service.

«Nous autres, les clients, on s'en occupe, fait valoir M. Lavoie, qui ne compte pas trop ses heures de travail. Tout ce qu'ils demandent, il faut le connaître. On donne du service et on fait la livraison.» Le commerce étroit offre au regard un chaos superbement organisé qui évoque le magasin général d'antan. Au bout du comptoir, on demande l'article qu'on cherche et M. Lavoie ou l'un de ses employés vous le trouve dans le fouillis charmant des hautes étagères dont le contenu est identifié à la main.

Tout ici a traversé le temps, des étagères qui couvrent les murs du plancher au plafond au comptoir de bois, jusqu'aux anciennes écuries à l'arrière qui servent maintenant d'entrepôt. La caisse et les inventaires se font «à la mitaine». Même certains articles semblent un peu usés par l'histoire. «On a de tout ici, c'est une quincaillerie comme on en trouvait anciennement.» Le commerce résiste à la loi du consommer-jeter en tenant aussi pour ses clients des articles jugés périmés chez tous ses concurrents. Des courroies d'aspirateur aux planches à laver en passant par les pots de «bines». M. Lavoie n'a pas d'enfant, mais son neveu de 10 ans, Samuel, qui vient souvent lui donner un coup de main, pourrait bien prendre un jour la relève.

Ça jazzait
au Café St-Michel

Le développement de Montréal a toutefois eu raison de nombreux autres commerces et services. Dans les années 30, le secteur de l'ancienne gare Windsor -- le downtown de l'époque par opposition au uptown de la rue Sainte-Catherine --, noyau de la communauté noire, grouillait d'activité. Les néons des hôtels se le disputaient aux enseignes des tavernes, et surtout aux boîtes de jazz, nous rappelle Catherine Browne, du collectif d'animation urbaine L'Autre Montréal, photo d'archives à l'appui. L'organisme propose dimanche un circuit documenté sur les lieux rayés de la carte, rivières enfouies, squares anéantis ou bâtiments fantômes (www.autremontreal.com).

Avec le Terminal Lounge, le Black Bottom, «c'était le secteur du divertissement, surtout pour la musique, le plus "hot" en ville», rapporte l'animatrice, au cours d'une visite éclair avec Le Devoir, plus tôt cette semaine.

Quand les boîtes de jazz de la haute ville fermaient, Oscar Peterson et d'autres bonzes du jazz de passage dans la métropole, tels Louis Armstrong ou Billie Holiday, descendaient jouer à l'angle des rues de la Montagne et Saint-Antoine. Trois boîtes de jazz bordaient ce carrefour, baptisé The Corner pour la cause: le Rockhead's Paradise d'un côté, le Harlem Paradise et le Café St-Michel de l'autre.

C'est dans ce dernier, situé au second palier, que le musicien Louis Metcalf (trompettiste qui a joué avec Duke Ellington) a fait la pluie et le beau temps avec son orchestre des plus multiethniques, l'International Band. «C'était l'époque du swing, indique Mme Browne, et ce sont les premiers qui ont joué du be-bop.»

Aujourd'hui, sur la façade de ce qui est devenu un commerce de meubles, on distingue toujours une protubérance dans la brique, au niveau de la corniche. Comme un rappel de la folle exubérance qui faisait jadis sortir le deuxième étage de ses gonds.


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Ah, le bon vieux temps... - par Richard Dupuis (le_numero_3@videotron.ca)
Le vendredi 06 juillet 2007 10:00

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