Dollar en folie
Mots clés : dollar, consommateurs québécois, Consommateur, Canada (Pays), États-Unis (pays)
Qui profite de la hausse du dollar: les commerçants américains ou les consommateurs québécois?

La fébrilité qui s'est emparée de Plattsburgh a quelque chose de surréel. L'ascension quasi miraculeuse du huard, passé de 62 à 94 ¢US en seulement cinq ans, génère chez les commerçants de cette petite ville sur les rives du lac Champlain un sourire difficile à décrire. À la seule question: «So, how's business these days?», la réponse se situe invariablement entre l'incrédulité et l'espoir que le flot de Québécois ne s'arrête pas de sitôt.
«Je pense que ça va être une année exceptionnelle», dit la vice-présidente de la chambre de commerce locale, Sue Matton. Si l'année 2006 a été bonne, 2007 devrait être encore meilleure. Un exemple? Déjà, les réservations hôtelières sont en hausse de 17 % par rapport à celles de la même période l'an dernier, elles-mêmes en hausse de 13 %... Ici, les touristes canadiens sont d'une importance capitale. Selon la chambre de commerce, ils ont injecté plus de 310 millions de dollars dans le comté de Clinton en 2004. Et le huard n'était qu'à 75 ou 80 ¢US...
Sur la principale route qui traverse la ville d'est en ouest, un des hôtels a d'ailleurs compris que la vigueur renouvelée du dollar ne devrait pas servir qu'à convaincre les Québécois de traverser la frontière: elle peut aussi être utilisée comme outil de marketing. Depuis le mois de mai, donc, l'Econo Lodge l'accepte au pair avec le dollar américain. Pour l'instant, c'est le seul établissement à le faire. «C'est un marché très compétitif», dit le gérant, Scott Carpenter. Une seule condition: le paiement doit être fait en argent comptant.
M. Carpenter a d'ailleurs révélé sa nouvelle stratégie lors d'une rencontre au bureau de tourisme, il y a deux semaines. Certains concurrents, faut-il le mentionner, ont ouvert tout grand les yeux. «Ça me donne un avantage», dit-il. Le Holiday Inn fait la même chose depuis deux semaines. Et les autres, emboîteront-ils le pas? Le bureau de tourisme croit que c'est possible. D'un côté, M. Carpenter espère qu'ils ne le feront pas, mais de l'autre, il passe déjà des coups de fil aux restaurants et aux magasins pour essayer de les convaincre d'offrir un meilleur taux de change. «Ça envoie un message positif aux touristes. Il ne faut pas penser que le dollar canadien traîne encore de l'arrière par 15 %!»
Le retour des belles années...
Quel que soit le taux offert, l'achalandage est assuré. Certes, les magasins du centre commercial, un classique du genre avec ses Best Buy, Sears et JC Penney, ont de la difficulté à mesurer le pourcentage de ventes attribuable aux Québécois, car l'argent sonnant a cédé sa place à la carte de crédit. On procède donc autrement, c'est-à-dire en arpentant le stationnement pour compter le nombre de plaques indiquant «Je me souviens». Depuis deux ans, la hausse est de 30 %. Cette méthode de mesure en temps réel, dit-on, est nettement plus rapide que les données douanières, en retard de plusieurs mois.
Déjà, l'an dernier, on se frottait les mains. Le huard frisait les 90 ¢US. Qui aurait pensé qu'il irait encore plus haut? Après un bref répit, le dollar a repris son élan pour passer de 88 à 94 ¢US entre mars et juin. Résultat: le magasinage interfrontalier n'a plus seulement lieu le week-end. On traverse la frontière n'importe quand. «On voit désormais des Québécois les soirs de semaine!», dit Joan LaPier, directrice du marketing de Champlain Centre North.
Des histoires abracadabrantes de gérants de magasin qui n'ont «pas vu ça depuis longtemps», Plattsburgh n'en manque plus. «On voit une nette différence depuis six à huit mois», dit Tammy, gérante du Shoe Dept. «Mais depuis un mois, c'est incroyable.» Ce que cherchent les touristes, ce sont les aubaines, point à la ligne. «J'adore ça! Ces jours-ci, les Canadiens représentent facilement 40 % de mes ventes. Vous voyez la section "soldes"? Au plus fort de l'achalandage, j'ai de la difficulté à y maintenir les stocks... »
À quelques dizaines de mètres du centre commercial, le Liquor and Wine Warehouse n'a «jamais» été aussi fréquenté. Son propriétaire, Steven Carpenter, trouve difficilement les mots pour décrire le long week-end de la Saint-Jean-Baptiste. «Auparavant, on voyait généralement une dizaine de clients québécois par jour», dit-il. «Pendant le long week-end, on en a eu 400!»
Pour appuyer ses dires, Steven Carpenter sort des chiffres que nous résumerons comme suit: en cinq jours, il dit avoir amassé autant d'argent canadien qu'en deux ans et demi. Voyons, vos calculs ne fonctionnent pas, M. Carpenter. «Je vous jure!», dit-il en répétant les montants et les dates. Littéralement assailli de clients, il a dû faire entrer les employés du deuxième quart de travail quelques heures plus tôt que prévu. Au lieu de sept employés, ils étaient donc une quinzaine. «Certains nouveaux employés m'ont demandé s'ils seraient un jour obligés d'apprendre le français!»
Renouveler la clientèle
Un instant: qui, au juste, vient magasiner à Plattsburgh? Qui vient y faire du tourisme? Qui, sur le chemin du retour, s'arrête pour prendre quelques chemises et une caisse de bourgogne moins chère qu'à la SAQ? S'il faut en juger par les commentaires de plusieurs acteurs, ce touriste-magasineur n'appartient pas nécessairement à la catégorie des 24-39 ans. «Il y a du travail d'éducation à faire», concède Mme LaPier, du centre commercial. Pourquoi? Puisque la dernière pointe du dollar remonte à 1991 et que la précédente date des années 70, le passage du temps fait en sorte que la perception de Plattsburgh n'est pas tout à fait la même auprès de tout le monde dans la région de Montréal.
«Il faut rétablir les liens», dit la directrice du Champlain Shores Visitors & Convention Bureau, Michele Powers. «Les 40 ans et plus, ou disons même les baby-boomers, connaissent la région, alors on fait de la publicité, on leur fait savoir qu'on est encore ici», dit-elle. «Maintenant, il faut travailler encore plus fort pour se faire connaître auprès de la génération qui les suit. Pour eux, on met en valeur non seulement le magasinage et la plage du lac Champlain mais aussi des activités de plein air.»
La campagne visant à modifier l'image de la région auprès des Montréalais est entrée dans une nouvelle phase il y a quelques semaines avec un chapitre qui a dû en irriter quelques-uns à l'administration de l'aéroport Trudeau. Histoire d'attirer encore plus de Québécois, on a transformé une ancienne base militaire: bienvenue à l'aéroport international de Plattsburgh!
Offrant pour l'instant les vols d'un petit transporteur vers quelques destinations américaines, cet aéroport est minuscule et peu fréquenté, mais tout y est bilingue. L'annonce d'une autorisation ultime de la part des autorités américaines a fait couler tellement d'encre au Québec que la chambre de commerce et le bureau de tourisme affirment avoir reçu, les premiers jours, quelques milliers de courriels de la part de Montréalais alléchés par l'idée de payer un vol moins cher.
Le jour où l'auteur de ces lignes est passé par Plattsburgh, plusieurs Québécois traînaient d'ailleurs dans les parages pour faire une inspection rapide de l'aéroport. Par curiosité. «Tous les ans, je vais à Las Vegas pendant une semaine», dit Michel, qui habite au nord de Montréal. «Selon mes calculs, au lieu de payer 2600 $ tout compris, le fait de partir d'ici pourrait me faire économiser 1000 $.» Près du comptoir d'enregistrement, un couple à la retraite a lui aussi ses raisons. Il passe plusieurs semaines à Myrtle Beach, en Caroline du Nord. «Notre fils vient souvent nous voir, alors s'il pouvait avoir des billets moins chers... »
«L'objectif est de faire de l'aéroport un outil de développement économique», dit Mme Matton. En plus de ses fonctions à la chambre de commerce, elle cumule aussi la vice-présidence de l'aéroport. Les autorités municipales ont espoir que les Québécois qui fréquenteront l'aéroport passeront une journée à flâner dans les rues de la ville et à dépenser quelques dollars.
L'idée de l'aéroport est bonne, disent les voyageurs rencontrés, à la condition toutefois de ne pas trop souffrir au poste frontalier de Champlain. Quiconque est déjà passé par là -- ou à tout autre poste américain -- a vécu l'enfer des files d'attente interminables. Des heures de plaisir dans un bouchon inqualifiable, les automobilistes s'échangeant des regards de désespoir en rêvant pouvoir franchir un autre mètre en 15 minutes.
Les autorités américaines ont toutefois entrepris de réaménager la configuration du poste frontalier. Le projet de 107 millions $US, en trois phases, a d'abord accéléré le mouvement des camions de marchandises. La prochaine phase, déjà en cours, est celle qui concerne les automobilistes. «Ça va être très important pour le visiteur canadien», dit Mme Matton. Les travaux seront terminés en 2008.
Au poste douanier, l'employé en fonction ce matin-là est peu loquace, mais le peu qu'il dit confirme les prédictions entendues ailleurs. Alors, ça passe beaucoup ces temps-ci? «On se dirige vers un très gros été... », dit-il. La vigueur du dollar depuis quelques mois, c'est ça? «Ouais, à qui le dites-vous!», répond-il en roulant les yeux, référence évidente au dollar américain qui, contrairement au huard, file un mauvais coton.
Quarante kilomètres plus loin, au coeur de Plattsburgh, l'heure est aux préparatifs. On a fait paraître des annonces dans certains quotidiens au printemps et on espère récolter les fruits au cours des prochaines semaines. Michele Powers, du bureau de tourisme, dit que les Américains saisissent plus que jamais l'importance des touristes canadiens. «Ce que j'aime vraiment, c'est voir des plaques d'immatriculation du Québec... »
Vos réactions
Une aubaine - par claude Camps
Le samedi 30 juin 2007 12:00
De grosses firmes ne se sont pas mises à l'heure du nouveau dollar - par Bruno Giroux
Le samedi 30 juin 2007 12:00

