Du jazz qui a le dos large

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Guillaume Bourgault-Côté
Édition du jeudi 28 juin 2007

Mots clés : Festival international de Jazz de Montréal, jazz, Spectacle, Festival et fête, Montréal

Le Festival international de Montréal prend son envol

Joshua Redman

Photo: Agence France-Presse

Montréal s'est remis à parler de jazz comme les Argentins évoquent le tango: avec passion. Et pourtant, le reste de l'année est plutôt tranquille dans le domaine. Notre intérêt est circonscrit, disons. Sans doute l'effet festival: dans l'avalanche, on s'emballe un peu et c'est parfait. C'est l'été, après tout.

Quelque 500 spectacles en 11 jours -- dont 350 gratuits --, il y en a forcément pour tous les goûts. Et c'est exactement ainsi qu'est programmé le Festival international de jazz de Montréal (FIJM) depuis plusieurs années: pour plaire largement, beaucoup plus qu'aux 3 à 7 % de mélomanes qui achètent du jazz.

Le FIJM a donc le dos large et une programmation multicolore. Une bonne dizaine de dérivés du jazz côtoient ce dernier. Les petits frères et petites soeurs que sont la soul, la pop, le rock, les musiques du monde, le blues, l'électro et d'autres déclinaisons de la musique versant XXIe siècle ont chacun leur place aux côtés du jazz contemporain, classique, crooner, chanté, populaire, fusionné, jammé ou «bopé», qui donnent l'appellation d'origine au FIJM.

Rencontré la semaine dernière dans son bureau dont la vue plonge directement sur le site du festival, le directeur artistique et cofondateur du FIJM, André Ménard, haussait les épaules. Non, le festival n'a pas pactisé avec le diable, comme la légende veut que le bluesman Robert Johnson l'ait déjà fait, même si la place qu'occupe aujourd'hui la note bleue dans la programmation ne représente pas l'essentiel du choix offert.

«Le festival n'a jamais été élitiste, dit M. Ménard. Dès le départ, on l'a voulu pour les masses, et ça demeure encore notre objectif. Cela dit, si on enlève tous les spectacles qui ne sont pas du jazz au sens où on l'entend et qu'on regarde ce qui reste [seulement les spectacles de jazz], on a quand même un des plus gros festivals du genre au monde. Il n'y a aucune raison alors de ne pas bonifier autour pour attirer encore plus de monde.»

André Ménard ajoute qu'«aujourd'hui, le jazz habite des dizaines de musiques. Tracer une ligne précise entre ce qui est jazz et ce qui ne l'est pas est de plus en plus difficile. Les frontières sont éclatées, les courants de moins en moins définis».

Ni particulièrement exigeante ou audacieuse, mais néanmoins fort alléchante pour n'importe qui aime la musique, cette 28e édition du festival reprend la formule éprouvée au fil des ans et propose sur papier un équilibre entre les demandes de ceux qui aiment le jazz et les autres. Entre les spectacles plus exigeants et ceux qui rempliront sans problème la salle Wilfrid-Pelletier. Entre le bop et la pop, les vedettes et les découvertes, le saxo et les guitares.

Passons rapidement sur les Bob Dylan, Van Morrison, Francis Cabrel, Zachary Richard, Cesaria Evora, Pink Martini, Rickie Lee Jones, Manu Chao, Patrick Watson, les Cowboys Junkies, Ron Sexsmith et autres programmés qui opèrent dans des sphères plus ou moins connexes au jazz: des collègues vous en parleront au fil du festival.

Volet jazz, donc. Ç'a été souligné au lancement de la programmation: celle-ci abonde en guitaristes. On trouve notamment Bill Frisell, Russell Malone, John Scofield, Alain Caron (sa basse a six cordes, après tout!), John Abercrombie, Buddy Guy, Béla Fleck et l'explosif Mike Stern dans la série Invitation (voir en page B 8).

Choix délibéré? Oui et non, répond André Ménard. «On lance beaucoup d'appels, et parfois il se dégage un concept selon les réponses qu'on a. Mais c'est clair qu'on voulait plusieurs guitaristes cette année. Il y a le Salon de guitare de Montréal [SGM, présenté dans le cadre du Salon des instruments de musique et des musiciens de Montréal (SIMMM), le SGM accueille la crème des luthiers -- et des guitares -- du monde entre le 6 et le 8 juillet] qui nous donnait le prétexte. Mais aussi, ça vient témoigner de l'importance que la guitare a prise dans le monde du jazz au cours des dernières décennies, du fait que c'est maintenant un instrument de première ligne.»

ECM à l'honneur

Autre élément important du programme 2007, la série dédiée à la légendaire étiquette allemande ECM propose de belles choses. Le label de Manfreid Eicher -- qui ne sera pas à Montréal -- est né en 1969 en poursuivant l'idée d'offrir «le plus beau son après le silence».

S'il a évolué avec les années, le son ECM, aussi reconnaissable que ses pochettes très esthétiques, reste caractérisé par une production très léchée, impeccable sur le plan technique (un peu aseptisée, même -- ce qui lui a valu plusieurs critiques au fil des ans), la présence de climats doucereux et épurés, et la prédominance générale des lignes mélodiques sur celles rythmiques.

On retrouvera donc dans le volet «Présence ECM» plusieurs des gros noms du catalogue actuel. Keith Jarrett, bien sûr (en trio), mais aussi le multi-instrumentiste de l'avant-garde new-yorkaise David Torn, la pianiste Anat Fort, l'excellent et envoûtant trio du pianiste norvégien Tord Gustavsen, le guitariste Abercrombie, le pianiste Stefano Bollani (qui présentera son très consistant et récent album solo) ou le trio Beyond, qui comprend Jack DeJohnette, John Scofield et Larry Goldings. Un bon panorama, en somme.

Autrement, ceux qui voudront suivre le jazz dans le FIJM le trouveront rassemblé dans quelques salles et séries (et à la scène extérieure attenante au TNM). À Wilfrid-Pelletier d'abord, pour quelques soirées accueillant les très gros noms que sont le trompettiste Wynton Marsalis (ce soir), le crooner Harry Connick Jr., Keith Jarrett et Oliver Jones, ainsi que Susie Arioli en clôture.

À quelques pas de là, le théâtre Maisonneuve entendra en fin de journée (18h) le trio Beyond (pour un hommage au fameux batteur Tony Williams, révélé à 17 ans par Miles Davis au début des années 60), le quartet de l'immense saxophoniste Wayne Shorter, le trio d'un autre solide souffleur, Joshua Redman, et Branford Marsalis.

Toujours à 18h, la scène locale se retrouvera au Gesù chaque soir. Plusieurs choix intéressants: l'hommage à Bernard Primeau (aujourd'hui), le trio Michel Donato-Pierre Leduc-Richard Provençal, qui peaufine l'art de l'impeccable, un hommage à John Coltrane avec les saxophonistes Rémi Bolduc, André Leroux, Chet Doxas et Jean-Pierre Zanella, le quintet du contrebassiste Alain Bédard (hommage à Monk) et une soirée spéciale avec Yannick Rieu.

À 19h, chaque soir, le Club Soda reçoit pour sa part les «voix du monde». On note ici la présence de Mark Murphy -- pilier du chant jazz depuis plus de 45 ans --, de Mina Agossi, de Carol Welsman et d'Eleni Mandell (folk de première tenue).

Le coeur des choses, maintenant. Le jazz est affaire de bleu, et c'est donc dans la nuit qu'on trouvera les concerts les plus bleus de l'affiche. À 21h, le cabaret Juste pour rire reçoit la série jazz contemporain. Une heure plus tard, le bientôt défunt Spectrum accueillera une bonne part de l'élite du sujet jazz: le quintet du contrebassiste Dave Holland (un des plus respectés sur la planète), les quartets du trompettiste atmosphérique français Erik Truffaz, du légendaire batteur Roy Haynes (81 ans!), du pianiste montréalais François Bourassa (qui jouera avec le brillant saxophoniste David Binney) ou de Ravi Coltrane (saxo comme son père), ainsi que les guitariste Holdsworth, Rosenwinkel, Malone et Frisell avec leurs formations respectives.

Dilemme alors pour les jazzophiles. C'est que la série présentée à 22h30 au Gesù ne manque pas d'intérêt non plus. David Torn, le oudiste Dhafer Youssef, David Binney, avec entre autres Brian Blade (Wayne Shorter, Daniel Lanois) à la batterie, Stefano Bollani, Tord Gustavsen, John Abercrombie, le groupe du pianiste cubain Roberto Fonseca et -- ce pourrait bien être la révélation de ce festival -- le trio du pianiste new-yorkais Robert Glasper, aux fortes influences hip-hop.

Cela sans compter les trois grands concerts extérieurs gratuits et celui, payant, de Manu Chao, les soirées qui grooveront au Metropolis (Martin, Medeski, Wood & Scofield, Antibalas, Amon Tobin, Ghislain Poirier), les petits concerts intimes du Savoy (Kelly Joe Phelps et Jordan Officer), l'intéressante série Enja/Justin Time présentée au Upstairs (Ranee Lee, Alvin Queen, le trio Derome, Guilbeault et Tanguay), les jams qui défoncent la nuit et bien d'autres choses encore. S'agit de choisir.


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com