Macadam - Un été passé à regarder le bouchon
Mots clés : vacances, pêche, parc Bellerive, Québec (province)

Mais Jonathan Paquet, comme la majorité des pêcheurs de l'île, remet ses prises à l'eau dès qu'il les a bien vues et bien montrées. «J'en mangerais bien, du poisson du fleuve, mais je n'ai pas confiance. Jacques Cartier disait que c'était l'eau la plus claire qu'il ait jamais vue, ici. Regardez maintenant, avec les raffineries et tout! Si on laisse le fleuve tranquille 50 ans, je vais en manger, mais là... »
Pour Christian Constantineau, la pêche est un plaisir quasi quotidien avec ses amis. «Ça fait 35 ans que je pêche ici. J'ai toujours aimé ça.» Aux abords du port de Montréal, près des réservoirs pétroliers, plusieurs pêcheurs s'installent comme lui, une bouteille de bière à la main, surtout en fin de journée. «L'autre jour, il y a eu une sirène qui s'est déclenchée à la raffinerie, juste à côté. On dirait qu'il y avait une fuite, quelque chose de majeur. Ça faisait un bruit terrible. Les pompiers sont venus, les ambulances, la police, tout le monde. Comme ce n'était pas de notre côté, nous, on a continué à pêcher tranquille... »
Presque personne ne mange le produit de sa pêche parmi les pêcheurs du parc Bellerive, «sauf les Asiatiques», répète-t-on. Annie Beausoleil vient pêcher seulement pour le plaisir de la prise. «Je mange seulement le poisson que je prends dans les lacs du nord.» Daniel Margineau arrête même de pêcher à la mi-juin, convaincu que certains poissons sont plus susceptibles de porter des tares toxiques à mesure que l'été approche et que l'eau se réchauffe. En matière de pêche, les mythes sur la valeur du poisson sont presque toujours plus gros au bord du fleuve que les poissons eux-mêmes. Pourtant, plusieurs poissons du fleuve, surtout lorsqu'ils sont de petite taille, sont réputés parfaitement sans risque, selon les experts.
Les histoires
Chouiiiiich! On met sa ligne à l'eau tout en racontant aux voisins ses histoires de pêche de la veille avant de meubler demain de celles d'aujourd'hui. Puis, soudain, parfois après plusieurs heures d'un calme absolu, la ligne se tend brusquement, la canne à pêche se cabre et le frein du moulinet s'active. «C'est un gros! C'est un gros! Les plus gros, c'est toujours dans le Saint-Laurent! Pas ailleurs!»
Après 20 minutes de lutte avec son poisson, le pêcheur prend le dessus.
«Regarde ça ! Il est gros!», lance Éric. Le camarade de pêche, celui qui est toujours là mais dont personne ne connaît ni le nom exact ni l'occupation, s'approche rapidement du bord de l'eau tout en prenant garde à ne pas se couper sur des tessons de bouteilles et à ne pas glisser sur un vieux sac en plastique. Voilà la prise hors de l'eau! Un monstre. Le poisson d'entre les poissons. Celui de la journée. Peut-être même celui de l'été.
Cet esturgeon a deux grosses sangsues collées à la peau. C'est à cause de ces parasites, entre autres, que ce poisson de fond sent à l'occasion le besoin pressant de monter à la surface et de jaillir des eaux, histoire de déloger ses passagers clandestins. Vous croyez le fleuve vraiment lisse et calme tel qu'on le voit depuis les hauteurs des ponts qui l'enjambent? Regardez-le un moment de plus près, juste pour voir ces nageoires puissantes briser la surface de l'eau au moment le plus inattendu!
«On n'a pas encore notre pesée, hein? Ah! maudit, c'est pas grave... On va lui donner un poids pareil! Il fait au moins dix livres, hein les gars? Ouais, dix livres. Au moins!» Après quatre ou cinq minutes à le soupeser et à examiner de tout côté ce trophée vivant, les pêcheurs le remettent à l'eau en lui donnant une petite tape sur le dos tout en le retenant un peu au préalable, «le temps qu'il reprenne son air».
Le gros poisson se laissera-t-il de nouveau séduire par une boule de vers grouillants autour d'un gros hameçon? «Ça arrive qu'on en reprenne qui ont encore un hameçon d'accroché à la bouche, explique Christian Constantineau. Mais en général, ça guérit vite, surtout chez les gros comme ça, et on ne voit plus aucune trace d'une autre pêche.»
Pas de photo de ce gros poisson du fleuve, à part celle pour Le Devoir. Pas de mesure non plus. Tout est cependant bien inscrit dans l'imaginaire des pêcheurs. Et cela finit bien sûr par produire une sorte de panthéon virtuel du poisson où, avec le temps, on a l'impression que les carpes, les perchaudes, les esturgeons et les dorés capturés n'ont pu être hissés à terre que grâce à un des treuils utilisés pour décharger les navires.
Pour ces contemplateurs du fleuve que sont tous les pêcheurs à l'appât, la pêche est aussi une façon commode de conclure une trêve, plus ou moins longue, avec le monde tel qu'il va.
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L'immaginaire des gens... - par Rémi ARSENAULT
Le jeudi 28 juin 2007 11:00

