L'entrevue - Le Soudan de Khalid Medani
Mots clés : religion, Khalid Medani, musulmans, Soudan (pays), Québec (province)
«Le religieux prend trop de place dans l'interprétation de la réalité du monde musulman», dit le professeur d'études islamiques à McGill

Photo: Jacques Grenier
Objectif: étudier les facteurs socioéconomiques incitant les jeunes Égyptiens, Soudanais et Somaliens à se joindre à des groupes extrémistes. «Mon hypothèse est que l'insécurité économique peut jouer un rôle majeur dans le recrutement des jeunes hommes.»
La thèse est contestée, pour ne pas dire raillée en certains milieux: il le sait pour se l'être fait dire quand il était en Californie, à l'Université de Stanford. «Ceux qui pilotaient les avions lors du 11-Septembre avaient été recrutés pour leurs compétences, répond-il. Ils ne représentent pas pour autant la majorité des recrues.»
En Occident, ce qui l'agace aussi est la tendance à voir l'islam comme un monolithe, un agent organisateur tout-puissant auquel se soumettent les dynamiques sociales. «Le religieux prend trop de place dans l'interprétation de la réalité du monde musulman. Il est plus fécond, à mon avis, d'étudier comment l'islam s'adapte aux réalités et aux défis sociaux et se modernise.»
Le Soudan informel
Le financement du mouvement islamique au Soudan, qui, pour d'évidentes raisons, lui tient à coeur, est un beau cas sur lequel il a commencé à se pencher après que les islamistes d'el-Béchir eurent pris le pouvoir par coup d'État, en 1989. Or beaucoup d'eau et de pétrole ont coulé sous les ponts au cours des dix-huit dernières années.
L'histoire politique du Soudan, dont 70 % des 38 millions d'habitants sont musulmans sunnites, est un long chapelet de dictatures militaires entrecoupées de brèves parenthèses d'élections démocratiques (à l'indépendance en 1956, puis en 1964 et en 1986).
L'islam politique soudanais, qui d'ailleurs se présentait au départ comme un mouvement démocratique, s'y est développé, explique M. Medani, en s'emparant de l'incontournable économie informelle constituée pour l'essentiel d'un marché noir de devises étrangères à hauteur de deux milliards par année.
«S'est constituée sur la base de cette économie informelle une bourgeoisie islamique que l'ancien dictateur Djafar Neimeiri a erronément cru pouvoir coopter, dit-il. Cette nouvelle bourgeoisie a littéralement dévoré l'État. Lorsque la crise politique éclate en 1988 autour du débat sur l'application de la charia, la classe politique islamiste, jugeant que c'était la seule façon de conserver ses gains, fait un coup d'État en soudoyant une partie de l'armée, moins forte et plus facile à infiltrer que ne le sont celles de l'Égypte et de l'Algérie.»
Avec le résultat que le Soudan, seul pays sunnite où les fondamentalistes sont au pouvoir, est devenu le foyer et le parrain de l'activisme islamiste pour l'ensemble de la corne de l'Afrique.
M. Medani a cherché à vérifier que la même logique s'appliquait dans la chaotique Somalie, qui n'est pas moins musulmane que le Soudan. Il a dû se détromper. Dotée d'une économie pourtant là aussi largement informelle, la Somalie repose sur une structure clanique beaucoup plus forte qu'au Soudan, a constaté le chercheur.
Si l'enracinement du fondamentalisme y a échoué, c'est en partie parce que l'armée éthiopienne, appuyée par les États-Uniens, a récemment mis en déroute l'Union des tribunaux islamiques, mais c'est aussi que les islamistes y sont loin d'avoir la légitimité des chefs de clan et d'égaler leur emprise sur le marché noir.
La différence somalienne montre bien, estime M. Medani, les limites qu'il y a à vouloir interpréter le monde musulman par la lorgnette d'un islam figé. Aussi ne donne-t-il aucune chance au gouvernement transitoire soutenu par l'Éthiopie et les États-Unis de prendre racine. «Sa structure clanique est restreinte et sans légitimité.»
Un Soudan démocratique?
L'exploitation pétrolière a «radicalement» modifié la donne depuis quelques années au Soudan, affirme M. Medani. Le président el-Béchir est aujourd'hui en lutte contre l'économie informelle qui l'a porté au pouvoir, alors qu'il tente de réorganiser son autorité et son clientélisme autour de l'économie formelle menée par l'industrie du pétrole. «Les fortes tensions autour du partage de la rente pétrolière vont peser lourdement sur la suite des événements au Soudan, mais aussi pour les mouvements islamiques de la région.»
M. Medani ose espérer que l'horizon soudanais finira par se démocratiser. Quoiqu'il juge à ce titre que le terrible conflit du Darfour, auquel l'enjeu pétrolier n'est pas étranger, a un effet pervers: «En concentrant son attention sur ce conflit, la communauté internationale permet au gouvernement de Khartoum d'entretenir ces troubles pour détourner l'attention de ses promesses de faire des élections dans trois ans, conformément aux accords de paix signés avec les groupes rebelles du Sud-Soudan en 2005 et qui ont mis fin à vingt ans de guerre civile.»
En effet, Khartoum louvoie infiniment au sujet du déploiement au Darfour d'une force hybride des Nations unies et de l'Union africaine, qui vient de faire l'objet d'un accord de principe.
Les revendications démocratiques, dit-il, ne demeurent pas moins importantes parmi les Soudanais de la classe moyenne. L'un des signes les plus spectaculaires du désenclavement de la société soudanaise est venu l'année dernière de Hassan al-Turabi, principal chef religieux du pays, leader politique de premier plan considéré par certains comme l'un des plus grands penseurs contemporains de l'islam.
Al-Turabi fut le maître d'oeuvre de l'application de la loi islamique en 1991 et c'est lui qui a permis qu'Oussama ben Laden s'installe au Soudan de 1990 à 1996 et y base les opérations d'al-Qaïda. Sa métamorphose réformiste en faveur du pluralisme politique n'en est que plus étonnante.
Rompant avec le fondamentalisme d'el-Béchir en 2000, il a soulevé une immense controverse l'année dernière en déclarant que les femmes n'avaient pas besoin de se couvrir la tête, qu'elles pouvaient diriger la prière et épouser des non-musulmans. Il n'est pas en reste sur les questions du Darfour et des réformes démocratiques. «Le gouvernement el-Béchir n'est rien d'autre qu'une dictature, a-t-il déclaré. Et le conflit du Darfour est une lutte contre un État qui nie le droit à la justice.»
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