Telus voudrait créer un géant

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Éric Desrosiers
Édition du vendredi 22 juin 2007

Mots clés : télécommunications, BCE, Telus, Consommateur, Économie, Canada (Pays)

La possible disparition de BCE inquiète les consommateurs

Photo: Agence Reuters

La création d'un géant canadien des télécommunications serait la meilleure chose qui pourrait arriver aux actionnaires, aux gouvernements et à l'ensemble des consommateurs, assure la société Telus, qui se montre soudainement intéressée à acquérir sa rivale, BCE.

«Le regroupement des deux entreprises représenterait une occasion financière et stratégique fantastique pour tous les actionnaires de BCE et de Telus», a déclaré hier le président et chef de la direction de cette dernière, Darren Entwistle. «Il s'agirait d'une solution entièrement canadienne qui créerait de la valeur immédiatement et à long terme et qui permettrait à cette industrie de plus en plus concurrentielle de conserver un joueur dynamique.»

Déjà courtisée par trois autres consortiums constitués notamment de fonds privés et de caisses de retraite, BCE avait annoncé, la veille au soir, l'ouverture de «discussions non exclusives en vue d'explorer la possibilité d'un regroupement d'entreprises». L'éventuelle acquisition de BCE par Telus serait payée à la fois en argent comptant et en actions. Aucun montant n'a toutefois été mentionné.

L'annonce a pris tout le monde de court. Telus avait dit l'hiver dernier qu'elle n'était pas intéressée par sa concurrente. La nouvelle ne manque pas de soulever des questions au sujet des dangers pour les Canadiens de se retrouver avec un monopole en téléphonie traditionnelle. Elle pourrait également amener les trois autres consortiums à réévaluer leurs chances de succès et leurs intérêts dans cette affaire.

Selon Telus, la transaction n'aurait que des avantages. Elle permettrait notamment de réaliser «d'importantes synergies», des «économies d'échelle» et des «gains de productivité», que les analystes ont évalués hier entre 700 millions et un milliard de dollars. Ces promesses d'économies permettraient notamment à cette entreprise basée à Vancouver de se porter acquéreuse de l'entreprise de Montréal sans trop s'endetter et donc de disposer de moyens financiers pour assurer sa croissance à long terme.

Telus n'a pas manqué aussi de s'adresser directement à ces petits et grands actionnaires de BCE qui disaient regretter que l'éventuelle vente de leur entreprise à l'un ou l'autre des trois consortiums d'investisseurs privés la sorte du marché boursier. La proposition de Telus, a-t-elle souligné, leur permettrait de continuer à détenir et à acheter ces actions prisées à cause de leur rendement sûr et régulier.

Les gouvernements et l'ensemble des Canadiens y trouveraient également leur compte, a dit la compagnie, parce qu'on garderait ici à la fois le contrôle et les revenus d'une industrie au moment même où Ottawa envisage d'y lever les restrictions sur la propriété étrangère. La création d'un géant national dans un secteur aussi stratégique que les télécommunications n'aurait rien de tellement original alors que les pays du G8 ont leur British Telecom, France Télécom, Deutsche Telekom et autres NTT japonais.

À ceux qui craignent la constitution d'un monopole en téléphonie résidentielle traditionnelle, Telus répond que pour avoir une vision juste de la situation, il faut aujourd'hui prendre aussi en compte la téléphonie sans fil, et que, dans ce domaine, la compagnie Rogers constitue un solide concurrent.

Hier en conférence de presse, Telus n'a rien voulu dire à propos des éventuelles mises à pied qui suivraient l'union des deux compagnies, dont les réseaux téléphoniques traditionnels ne se chevauchent pas beaucoup, BCE desservant principalement le Québec, l'Ontario et l'est du pays alors que Telus se retrouve surtout dans l'Ouest, mais qui sont en concurrence directe en téléphonie mobile et d'affaires. Son président et chef de la direction n'a pas été plus loquace au sujet de l'endroit où se trouverait le siège social de la nouvelle entité. «Il sera au Canada», a répondu Darren Entwistle de Vancouver.

Que feront les autres?

Des trois consortiums eux aussi sur les rangs, le groupe formé de l'Office d'investissement du Régime de pensions du Canada, de la Caisse de dépôt et placement du Québec, de la firme américaine Kohlberg Kravis Roberts & Co. et de la canadienne Onex a été le premier à exprimer son intérêt pour BCE. Un autre groupe est constitué du Régime de retraite des enseignants de l'Ontario (Teachers), associé au fonds privé américain Providence Equity Partners. Le troisième groupe est dirigé par le fonds privé américain Cerberus.

L'annonce d'hier forcera ces groupes à revoir leur position, pensent les analystes. On peut s'attendre à ce qu'il y ait une surenchère. Il n'est pas exclu non plus que certains décident de se retirer de l'affaire: après tout, Telus est jusqu'à présent la seule à avoir publiquement annoncé qu'elle allait présenter une offre formelle. Et les consortiums n'auront pas manqué de remarquer que l'entreprise qu'ils veulent acheter a ouvert ses livres à sa principale concurrente hier.

À elles deux, BCE et Telus comptent actuellement plus de 86 000 employés (54 000 et 32 000), des revenus annuels de 27 milliards (18 milliards et 9 milliards) et une capitalisation boursière de 53 milliards (31 milliards et 22 milliards). «Ça devrait être la meilleure combinaison», a commenté hier Luc Girard, directeur au groupe-conseil en portefeuille chez Valeurs mobilières Mouvement Desjardins, qui ne doute pas qu'une telle transaction puisse recevoir le feu vert du CRTC et du Bureau de la concurrence. Une prise de contrôle par des fonds privés alourdirait considérablement, selon lui, le niveau d'endettement de BCE et mènerait à des rationalisations musclées. Les fonds privés ont l'habitude de viser une rentabilité à beaucoup plus court terme alors que Telus aurait à la fois les moyens financiers et tout intérêt à adopter une stratégie à beaucoup plus long terme. Les économies de synergie viendraient du fait qu'on pourrait notamment se débarrasser d'un des deux sièges sociaux ainsi que d'une des deux campagnes de publicité, et ainsi de suite.

Le défi sera de taille, a dit l'analyste du Mouvement Desjardins. La téléphonie traditionnelle accuse durement le coup de la concurrence de la téléphonie numérique et, surtout, du téléphone sans fil. Et l'ouverture du marché canadien à une plus grande concurrence étrangère forcera tout le monde à faire mieux. Il y a d'ailleurs fort à parier, selon cet analyste, qu'une éventuelle fusion Telus-BCE donne des idées d'union entre d'autres compagnies comme Rogers et Shaw.

Et les consommateurs?

«Ce n'est pas sûr que l'industrie et les consommateurs seraient bien servis», disait quant à lui Érick Morin, président d'EMC Consultants, une firme de consultants de Québec spécialisée en télécommunications. Il est rare que la disparition d'un concurrent important contribue à faire baisser les prix. De plus, «les impacts vont être énormes, surtout au Québec», estime-t-il en faisant le compte de tous les emplois directs et indirects liés aux activités de BCE, qui risquent d'être passés au compte des synergies. Mais qui sait, la création d'une plus grande entreprise en téléphonie traditionnelle contribuera peut-être à améliorer le service en région?

L'Union des consommateurs a dit souhaiter hier que le Bureau de la concurrence se saisisse de toute éventuelle transaction et n'hésite pas à la bloquer si nécessaire. Son porte-parole, Charles Tanguay, a déclaré à la Presse canadienne que la fusion entre Telus et BCE serait une mauvaise nouvelle pour les consommateurs du Québec parce que cela diminuerait la «concurrence déjà trop faible dans ce secteur, particulièrement en ce qui concerne la téléphonie sans fil».

Quebecor, quant à lui, voit dans le projet de fusion Telus-BCE une raison de plus pour Ottawa d'aider le renforcement de la concurrence dans le secteur de la téléphonie sans fil. «Même si cette fusion-là ne voit pas le jour, l'empereur est nu et démasqué», a déclaré à la Presse canadienne Luc Lavoie, porte-parole du câblodistributeur, qui a aussi son service de téléphonie numérique et qui voudrait que le fédéral accorde à son nouveau service de téléphonie sans fil de nouvelles fréquences qu'on s'apprête à ouvrir. «Il y avait un oligopole. Si ce "deal" passe, il va y avoir un duopole, et les conséquences d'un oligopole, on les connaît: on paye 50 % plus cher que les Américains pour un service inférieur.»


Vos réactions


La case départ - par Pierre Allard (pjca@iname.com)
Le vendredi 22 juin 2007 02:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com