Essai - Beckett, l'incroyable racinien
Mots clés : Brigitte Le Juez, Samuel Beckett, Livre, Culture, France (pays)
« Ce qui intéresse Beckett avant tout, dans le théâtre de Racine, c'est que peu de choses s'y passent »
Samuel Beckett, l'un des maîtres de l'avant-garde du XXe siècle, l'un des créateurs du théâtre de l'absurde, scrutait l'oeuvre de Racine plus que celle de Shakespeare et plaçait au-dessus de tout le dramaturge français, symbole, aux yeux de tant de gens, de la sécheresse absolue d'un classicisme périmé. Déconcertant, certes, mais surtout inquiétant, pour ne pas dire absurde...«Ce qui intéresse Beckett avant tout, dans le théâtre de Racine, c'est que peu de choses s'y passent», explique Brigitte Le Juez. Cela reflète parfaitement l'idée que Racine lui-même exprime dans la préface qu'il joint à Bérénice, sa tragédie de 1670. Il écrit: «Toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien... » Brigitte Le Juez s'empresse de rapprocher la formule d'une autre que Beckett emploie dans le roman Malone meurt: «Rien n'est plus réel que rien.»
Dans En attendant Godot, de l'écrivain irlandais, le personnage essentiel, mais inconnu, que l'on ne cesse d'attendre n'arrive pas, si bien que la pièce, qui, bien sûr, finit matériellement, ne finit jamais dans l'imaginaire. Le rien donne naissance à un tout inaccessible.
Rapport évident
Le rapport avec la dramaturgie racinienne paraît évident. Dans Andromaque, «la pièce la plus terrible de Racine», selon Beckett, un homme aime une femme qui en aime un autre, celui-ci aime une deuxième femme qui, à travers un fils, aime un mari disparu. Cette chaîne amoureuse sans réciprocité provoque la démence et la mort. Elle débouche sur le néant.
Oreste, ce personnage d'Andromaque, résume pour Beckett l'essence du tragique racinien lorsque, avant de sombrer dans la folie, il déclare: «Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance / Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.» En somme, le vrai drame se joue au-dessus des personnages et malgré eux. Dès le XVIIe siècle, les vers cérébraux, mais vibrants, de Racine définissent le théâtre, tantôt inhumain, tantôt surhumain, de Beckett.
En 1931, l'écrivain de langue maternelle anglaise souligne la modernité racinienne qui lui inspirera des oeuvres qu'il choisira d'écrire principalement en français. Au sujet d'Andromaque (1667), Beckett affirme: «L'obscurité, la cruauté, la haine de la sexualité sont exprimées pour la première fois sur la scène française. Le grand tigre païen de la sexualité courant après sa queue dans les ténèbres.»
Comme le signale Brigitte Le Juez, Beckett confiait en 1961 au dramaturge avant-gardiste anglais Harold Pinter qu'il avait toujours pour Racine «une admiration sans bornes, étonné qu'à chaque lecture de ses pièces il puisse encore trouver de nouvelles perspectives pertinentes à son propre travail».
On a souvent dit que l'oeuvre de Beckett, où les personnages ne semblent ni se parler ni même se regarder, confine au silence. En fait, elle est, sous l'apparente sécheresse des dialogues, le foisonnement refoulé d'un seul discours, à la verve typiquement irlandaise, celui de l'auteur lui-même. Ce discours fait écho à un autre, unique lui aussi, harmonieux et sublime, que Racine met dans la bouche de ses personnages à leur corps défendant.
Après des siècles d'éloignement, la tradition orale celtique rencontrait, dans les textes français de l'Irlandais Samuel Beckett, le classicisme gréco-latin sous sa forme la plus extrême: la poésie de Jean Racine.
Collaborateur du Devoir
BECKETT AVANT LA LETTRE
Brigitte Le Juez
Grasset
Paris, 2007, 140 pages
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