(Re)lire Le Matou
Mots clés : Yves Beauchemin, Le Matou, Livre, Culture, Québec (province)

Photo: Jacques Grenier
Malgré mes propres réticences, j'ai pris un plaisir fou à me retrouver dans le Montréal du milieu des années 1970, tel qu'immortalisé par Yves Beauchemin. Sur le Plateau, précisément. Avec toute la bande d'habitués de La Binerie, ce petit resto typique de quartier.
J'ai plongé dans Le Matou avec un oeil neuf. Habitée par un sentiment d'étrangeté. Peut-être parce que j'étais loin de chez nous. À Rome, pour tout dire. Avec pour horizon les vestiges d'un mur de pierres construit il y a plus de deux mille ans. Le contraste était frappant. Dans Le Matou, les gens ont la «manie de la démolition», ils rasent tout, églises comprises, au diable le patrimoine. À Rome, le poids de l'histoire est partout. Le passé fait partie du présent, et vice-versa. Éblouissant. Déconcertant.
Et pourtant. Chemin faisant, les deux mondes, celui, bien réel, dans lequel j'étais et l'autre, peint par le romancier, en sont venus à se confondre. Il faut dire que j'étais installée sur la terrasse d'un petit café typique de quartier, fréquenté par des habitués.
Il y avait là des vieux, des jeunes, des enfants. J'aurais pu apercevoir monsieur Émile avec son chat. Un monsieur Émile de même pas dix ans, en haillons, sale, laissé à lui-même, alcoolique déjà. J'aurais pu apercevoir Florent et Élise, aussi, de l'autre côté du comptoir, en train de servir les clients. Et ce bon monsieur Piquot, occupé à popoter.
Même le vieux Ratablavasky du roman, avec son menton en forme de fesses, ses pieds qui puent et son inquiétant mystère, aurait pu être assis là, en train de prendre un verre. Le fourbe! Il aurait observé tout ce qui se passait, mijotant un plan pour s'approprier le petit commerce florissant.
Et que dire de l'abbé Jeunehomme... Il aurait très bien pu passer avec un livre sous le bras. J'en ai vu des centaines, au moins, comme lui, défiler à Rome. La description qu'en fait le romancier leur convient tout à fait.
Il n'y a qu'à lire: «Insouciant des nouveaux usages, il continuait de porter la soutane. Son visage glabre, sa peau lisse et pâle, presque jaunâtre, ses grands yeux rêveurs et pleins de faiblesse lui donnaient l'air d'un adolescent tuberculeux.»
Sans oublier tous les autres... Le journaliste miteux d'un petit journal miteux. Le policier véreux. Le joueur compulsif. La pute trop maquillée. Etc.
Ah, les personnages de Beauchemin! Tellement typés, typiques. Et tellement universels en même temps. Plus vrais que nature, malgré le trait de crayon fortement appuyé de l'auteur. Des miroirs grossissants, quoi!
Cette façon qu'il a de les mettre en scène, tous. Du moindre petit figurant au plus important. Cette façon qu'il a de les faire parler, intercalant expressions populaires et langue soutenue, dialogues et narration, comme si ça coulait de source.
L'air de rien, le conteur multiplie les embûches sur le chemin de chacun. Et fouille leur âme. Avec un clin d'oeil par-dessus l'épaule. Et un sourire en coin. Légèreté de ton. Qui contraste avec le tragique de la situation.
Ah, l'humour savoureux de Beauchemin! Cet humour si particulier qu'on a retrouvé dans ses romans subséquents. Dans Juliette Pomerleau, pour commencer. Et, tout récemment, dans la trilogie Charles le téméraire.
Bien sûr, on pourrait minimiser l'importance des enjeux mis en place dans Le Matou. Railler le but ultime du héros, Florent, 26 ans. C'est-à-dire: devenir riche avant l'âge de 35 ans. Le rêve américain, quoi! Mais de la part d'un petit Canadien français né pour un p'tit pain...
On pourrait trouver détestable cette obsession de l'argent, oui. Si elle n'était pas prétexte à autre chose. À ce qu'un critique parisien avait qualifié, au moment de la sortie du livre en France, de «comédie humaine québécoise».
C'était hier, ça pourrait être aujourd'hui. Ou demain. Ça se passait à Montréal, ça pourrait se passer à Paris. Ou à Rome. À peu de chose près, me disais-je, en sirotant un énième capuccino, le nez dans Le Matou.
Autour de moi, les habitués du bar se jetaient des coups d'oeil interrogateurs. Qui était cette touriste plongée dans un livre alors qu'il y a tant à voir dans la Ville éternelle?... Je tournais les pages, encore et encore.
Était-ce la distance? Le mal du pays? La nostalgie? La magie de Rome? J'étais aspirée par ce grand roman populaire de chez nous, le meilleur de l'auteur à mes yeux.
Collaboratrice du Devoir
***
Le Matou
Yves Beauchemin
Fides
Montréal, 2007, 672 pages
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