Lamentable affaire
Mots clés : critique, Cinéma, États-Unis (pays)
Les thèmes de Jindabyne, affrontement hommes-femmes, Blancs-aborigènes, ouvrent sur tous les déchirements dramatiques
On avait déjà vu la scène dans un des segments de Short Cuts, du grand cinéaste américain Robert Altman. Et comment oublier la vision de ce groupe d'amis qui refusaient d'interrompre leur partie de pêche après avoir découvert un corps de femme flottant dans la rivière? -- «Elle est déjà morte. Pourquoi se déranger?» -- En cette ère de perte de repères, la blonde victime semblait vouloir illustrer toutes les dérives éthiques qui entraînent la post-humanité à vau-l'eau.Ici, c'est le corps assassiné d'une jeune aborigène qui flotte sur l'onde comme Ophélie, ajoutant une notion raciste à l'épisode de la partie de pêche qui suit son cours. Le film trouve aussi son axe autour du couple que forme un des pêcheurs du dimanche, Stewart (Gabriel Byrne), avec Claire (Laura Linney), une épouse jusque-là plutôt assoupie mais incapable d'accepter le comportement de son mari et de ses compagnons. Elle se met alors en marche vers une sorte d'exorcisme communautaire.
Les thèmes du film -- affrontement hommes-femmes, Blancs-aborigènes -- ouvrent sur tous les déchirements dramatiques. Par ailleurs, le cinéaste a eu ici l'appui des deux grands interprètes que sont Laura Linney et Gabriel Byrne.
Ray Lawrence, à qui on devait les excellents Bliss et Santana, n'est pourtant pas parvenu à insuffler un rythme assez puissant à son film. Le plupart des scènes languissent quelque peu, sans trouver leur tonus dans cette oeuvre complexe mais inaboutie.
Des lignes multiples de récits s'entrecroisent toutefois. La goujaterie et l'indifférence des pêcheurs révoltent la communauté, et des secrets enfouis refont surface à l'heure où un tueur en série rôde. La peur, la haine, le racisme se distillent dans l'air, les gens s'épient, les couples se haïssent. Le mal rôde et le cinéaste rend cette tension palpable.
Au nombre des moments forts: la scène clé de la pêche où quatre joyeux compagnons attachent le corps dénudé de la jeune morte pour pouvoir continuer à taquiner le brochet. Également, la cérémonie aborigène finale, au bord de l'eau, avec ses rituels animistes aux racines profondes.
Jindabyne repose beaucoup sur les épaules de Laura Linney, une actrice tout en finesse qui entre dans la peau de l'épouse bouleversée, laquelle cherche à réparer la faute de son mari, à mobiliser la communauté et à se rapprocher des aborigènes bafoués dans cette lamentable affaire.
Le fil d'Ariane est entre ses mains. C'est par sa révolte, sa détermination, qu'une grande partie de la crise pourra éclater et se dénouer. Gabriel Byrne, ici plus inégal, hérite du rôle ingrat de celui qui justifie sa faiblesse, son égoïsme, avant de craquer sur le chemin du remords. Malheureusement, la plupart des acteurs secondaires sont inconsistants et la partition d'ensemble sonne souvent faux.
La comparaison avec le segment de Short Cuts qui brosse la même histoire dessert Jindabyne, mené d'une main plus molle, même si le film de Ray Lawrence inscrit l'événement dans une trame sociale plus vaste, avec des implications communautaires supérieures. Mais l'ensemble boitille souvent. Jindabyne, malgré l'appui d'un bon scénario et des pistes pleines de promesses, malgré aussi certaines scènes inspirées, un dénouement ouvert percutant et la présence habitée de Laura Linney, accuse des problèmes de réalisation et de montage qui l'empêchent de se déployer toutes voiles dehors.
Jindabyne
Réalisation: Jay Lawrence. Scénario: Beatrix Christian. Avec Laura Linney, Gabriel Byrne, Deborra-lee Furness. John Howard, Leah Purcell, Stelios Yiakmis, Alice Garner, Simon Stone, Betty Lucas, Chris Haywood, Eva Lazzaro, Sean Rees-Wemyss, Tatea Reilly. Image: David Willliamson. Montage: Karl Sodersten. Musique: Paul Kelly et Dan Luscombe.
Le Devoir

