Opinion
Libre-Opinion: Nom d'un chien !
Mots clés : itinérants, Benoit Labonté, Municipalité, Montréal
À chaque saison estivale, c'est le branle-bas de combat à propos de la manière dont le centre-ville va se partager. Cette lutte est généralement perdue d'avance par les marginaux de notre société. Dès lors, c'est la fermeture de l'espace public qui devient roi, celle-ci passant principalement par un discours rétrograde de nos élus et l'instauration de mesures plus irresponsables qu'efficaces. Si la situation ne se dégrade pas cette année, elle ne sera certes pas moins mauvaise que les autres.
Cette dynamique discursive peut créer autant de torts que l'adoption d'une réglementation appliquée à la lettre et n'ayant pour seul effet significatif que d'hypothéquer l'avenir de personnes déjà fragilisées par la vie.
Et voilà qu'à son conseil du 5 juin dernier, l'arrondissement a adopté un règlement interdisant d'être accompagné d'un chien dans les uniques carrés Viger et Berri, avec les personnes marginalisées comme cible de choix. L'automne dernier, larrondissement avait déjà assuré la fermeture de l'espace public par l'adoption d'un règlement sur la fermeture des parcs la nuit. À ce moment, notre organisation avait soulevé le même constat sur le discours et les actions de l'arrondissement, appuyé en novembre 2006 par la Commission des droits de la personne (CDPDJQ). Celle-ci avait tenu une rencontre avec la ville centrale et l'arrondissement et tous avaient convenu qu'à l'avenir, l'arrondissement devait informer la Commission et les groupes communautaires des mesures qu'il envisageait de prendre et qui pourraient affecter la population itinérante. Force est de constater que le maire Labonté et son arrondissement n'ont absolument pas retenu leur leçon et sont allés de l'avant sans ménagement avec l'adoption du règlement sur les chiens.
La fermeture pure et simple de l'espace public aux personnes marginalisées a des conséquences graves sur les conditions de vie de ces dernières, ce que l'arrondissement n'est pas sans savoir. Encore récemment, une étude de la chercheuse Céline Bellot révélait que la remise de contraventions aux personnes itinérantes avait diminué d'un maigre 11 % depuis 2004. Avec le nombre encore une fois impressionnant de 6397 constats émis en un an, c'est cinq fois plus de contraventions émises qu'il y a dix ans.
Le premier danger de l'adoption de tels règlements est justement cette augmentation de la judiciarisation de ces personnes et des nombreux effets néfastes qui l'accompagnent: dette judiciaire, emprisonnement, déplacements, sentiment d'injustice, etc. L'autre danger consiste à ne pas reconnaître qu'il y a un manque criant de ressources adaptées à l'ensemble de la population itinérante, tellement celle-ci est hétérogène, et qu'on ne peut forcer personne à fréquenter ces services.
Enfin, l'ultime danger a trait au poids même des propos tenus par nos décideurs en adoptant de telles mesures. Rien de mieux, en effet, qu'un tel cocktail de bonnes paroles pour alimenter les préjugés dans la population, renforcer l'intolérance et le sentiment d'insécurité des bons citoyens et détériorer davantage la cohabitation dans la rue.
Enfin, voilà plus de deux ans que nous siégeons à un groupe de travail tripartite à l'invitation de la Commission des droits de la personne où est présente la Ville de Montréal, dont l'arrondissement de Ville-Marie. Nous sommes en train de travailler à la création d'un projet de médiation sociale qui doit intervenir dans des situations conflictuelles précises entre des personnes itinérantes et d'autres acteurs de la communauté du centre-ville (citoyens, commerçants, etc.). Mais comme c'est le cas actuellement, il y a des moments où nous nous demandons à quoi servent de tels efforts de concertation et de telles initiatives quand, l'espace d'un instant, quelques bonnes paroles et l'adoption d'un règlement compromettent tout dans notre espace... de moins en moins public. Nom d'un chien!

