Opinion
Le plan d'action contre les algues bleues - Les limites de l'approche classique
Mots clés : MDDEP, ruissellement urbain, algues bleues, Pollution, Eau, Québec (province)
Le gouvernement du Québec a dévoilé [la semaine dernière] son plan d'action pour lutter contre la prolifération des cyanobactéries dans les lacs et rivières de la province. Si ce dernier a été critiqué par différents intervenants du milieu environnemental et associatif, il importe de poser un regard plus large sur les éléments avancés afin de les confronter à la question suivante: si le gouvernement du Québec ne peut prendre en charge chaque cas spécifique de cyanobactéries, que doit-il et que peut-il faire?
Les limites de la gestion environnementale classique
Lors du lancement du plan, le premier ministre Jean Charest illustrait la limite du pouvoir de réglementation de l'État: «Si un citoyen qui achète un savon à l'épicerie [...] ne prend pas la peine de lire ce qu'il y a sur la boîte pour savoir si oui ou non il y a des phosphates, ben là je ne peux pas légiférer jusqu'à une décision individuelle.» De plus, on insistait sur l'importance de laisser les individus démontrer jusqu'où ils pouvaient agir avant de réglementer de manière plus coercitive.
D'un autre côté, à l'émission C'est bien meilleur le matin du 5 juin, la ministre de l'Environnement, Line Beauchamp, a répondu «oui» à la question de l'animateur René Homier-Roy: «Est-ce que la seule façon qui va faire réagir les gens, c'est de se rendre compte que dans leur lac, il y en a [des cyanobactéries] et que là ils vont freaker et vouloir faire tout ce qu'il faut pour empêcher l'algue de se répandre?»
Ces commentaires illustrent bien les limites de l'approche actuelle. Alors que l'on affirme d'un côté que l'on doit d'abord miser sur une approche volontaire pour laisser les riverains modifier leurs comportements avant de légiférer, la ministre de l'Environnement admet clairement qu'il faudrait une série de petits «Walkerton» pour mener à de réels changements.
Les problèmes sont connus, le comportement des riverains de mieux en mieux compris, mais la ministre nous témoigne de l'incapacité d'agir de manière préventive. Implicitement, cela nous indique aussi que les riverains attendraient une intervention classique de l'État, qui ne viendra manifestement qu'à la suite d'une catastrophe. Ensuite, si le problème des algues bleues est récent dans le paysage médiatique, il n'a rien de nouveau et plusieurs groupes environnementaux et citoyens savent d'expérience que la sensibilisation ne peut seule répondre à l'ampleur de la situation.
Charles-Antoine Drolet, vice-président de Nature-Québec témoignait en ce sens «des limites des approches incitatives». Nous vivons un problème de contrôle des pollutions et devant la limite de la sensibilisation, la réglementation est un outil d'intervention qui doit être considéré. Or, que ce soit par manque de moyens ou par impertinence politique, le discours du gouvernement nous témoigne du faible désir d'utiliser cette voie.
Renforcer les éléments de gouvernance locale de l'eau
La reconnaissance politique du problème des cyanobactéries semble acquise. Par contre, les éléments de mise en oeuvre de gestes visant à réduire en nombre et en importance les épisodes de prolifération se construisent difficilement au niveau provincial. M. Charest et Mme Beauchamp ont tout deux souligné l'importance des administrations municipales dans le présent cas.
La reconnaissance par le gouvernement de la compétences des autorités locales pour gérer les divers cas est positive. Cependant, elle doit être nuancée. Un: le plan ne leur accorde des moyens financiers substantiels que dans son volet «santé publique» où dix millions seraient disponibles pour les municipalités menacées dans leur approvisionnement d'eau potable. Cela est un geste nécessaire, mais purement réactif.
Deux: le plan ne leur accorde aucun moyen pour faciliter l'adoption de politique d'aménagement cohérente avec la problématique des cyanobactéries. Comme les municipalités doivent composer avec des budgets souvent faibles pour réaliser leurs tâches, elles hésitent -- ou se refusent -- à réduire le développement domiciliaire et touristique sur les terrains en rive qui ont une valeur foncière importante.
Devant ces différentes incapacités à agir de manière préventive, il est pertinent de se demander si les divers organismes de gouvernance locale de l'eau, entre autres les organismes de bassin versant, ne pourraient pas apporter une partie de la solution au problème que nous vivons. Certes, ceux-ci ne sont pas LA solution. Nous aurons toujours besoin de réglementation, de sensibilisation et de volontariat. Cependant, le cas des cyanobactéries illustre bien l'importance que pourrait avoir ce genre d'organisation dans la gestion de l'eau au Québec. Car il s'agit d'abord et avant tout d'un enjeu local où la définition d'une vision concertée de l'utilisation des plans d'eau et la conciliation entre les usages des l'eau et l'environnement sont incontournables.
Depuis l'événement tragique de Walkerton en 2000, le rôle des «Conservation authorities» ontariennes -- l'équivalent de nos organismes de bassin versant -- s'est vu considérablement renforcé. Par exemple, on y a affirmé l'importance d'impliquer les usagers de l'eau dans le débat politique de la gouvernance locale de l'eau et non uniquement dans l'effort de sensibilisation.
Globalement, la question centrale était davantage celle de la clarification des rôles des gouvernements fédéral et provincial, des administrations municipales, des organismes de gouvernance et des autres organisations liées à la gestion de l'eau. Les épisodes de cyanobactéries que nous vivons, jusqu'ici moins dramatiques que la tragédie de Walkerton, sont une occasion concrète de réaliser cette réflexion.

