L'effet Hamilton

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Jean Dion
Édition du samedi 09 et du dimanche 10 juin 2007

Mots clés : Lewis Hamilton, Grand Prix du Canada, Automobile, Sport, Montréal, Canada (Pays)

Il serait vaguement fallacieux de prétendre que le circuit mondial de Formule 1 a gâté ses fans par des courses au championnat endiablées ces dernières années. Même au Grand Prix du Canada, situé à peu près au premier tiers du calendrier, la mode était de contempler le classement des pilotes et de se susurrer dans son habitacle intérieur: «Tiens, Schumacher est en tête, et assez d'aplomb merci.» Prendre pour Ferrari relevait non pas de la gageure mais de l'investissement pépère. Déjà que la discipline elle-même est peu propice aux dépassements sur le bitume, ça n'arrangeait rien de voir la course aux honneurs elle aussi figée.

Certes, au cours des deux dernières saisons, un changement de la garde s'est produit. On a assisté à l'arrivée à maturité de jeunes talents comme Felipe Massa, Kimi Räikkönen et surtout Fernando Alonso, double champion du monde alors qu'il n'aura que 26 ans en juillet. Alonso et Massa, ce dernier chaussant désormais les énormes souliers de Michael Schumacher, parti à la retraite, en sa qualité de premier pilote de la Scuderia, promettaient du reste d'être les centres d'attention de la compétition en 2007. Ils le sont, bien sûr, ne serait-ce que parce qu'à eux deux, ils ont enlevé quatre des cinq Grands Prix disputés jusqu'à maintenant. Mais ils doivent partager les feux de la rampe avec un troisième larron inattendu, en la personne de Lewis Hamilton.

Si vous n'avez pas entendu parler de Lewis Hamilton cette semaine, on espère que votre séjour sur la planète Mars aura été agréable. Rapidement devenu la coqueluche des médias qui, justement, n'avaient pas eu grand-chose à se mettre sous la dent depuis un petit bout, Hamilton s'est au surplus retrouvé malgré lui dans l'oeil de la proverbiale tempête dans le non moins proverbial verre de flotte lorsque Jacques Villeneuve, un chanteur pop de renom, a raconté à la dernière livraison du magazine Autosport que le jeunot effectuait des départs dangereux et mériterait de se faire donner du drapeau noir plus souvent. Villeneuve n'a pas tardé à se faire rabrouer par un peu tout le monde pendant que le principal intéressé, doté d'un calme plutôt impressionnant, se contentait de répondre d'une voix posée devant un milliard de journalistes quelque chose dans le genre de «je ne sais pas pourquoi il a dit ça». D'ailleurs, à la télé, ils ont dit que dans l'ensemble, Hamilton avait «bien répondu aux questions» jeudi, ce qui ne peut qu'ajouter à l'engouement qu'il suscite.

Un printemps ne fait pas une hirondelle, mais Lewis Hamilton a acquis en quelques semaines, à 22 ans à peine, le statut de phénomène de la Formule 1. Déjà, par sa seule présence, il faisait figure de précurseur en tant que premier pilote noir de toute l'histoire. Et si plusieurs ont froncé le sourcil lorsque McLaren Mercedes, une des meilleures écuries, a annoncé il y a quelques mois sa décision de faire de lui son second conducteur -- derrière Alonso expatrié de chez Renault, rien de moins --, il s'est chargé de faire taire les sceptiques dès ses débuts. Une troisième place au Grand Prix d'Australie, suivie de quatre deuxièmes places consécutives, en Malaisie, au Bahreïn, en Espagne et à Monaco. Cinq épreuves, cinq podiums, à égalité avec son coéquipier en tête du championnat des pilotes. Ne reste pratiquement plus qu'à se demander quand il remportera sa première course.

En tout cas, le jeune a l'habitude de brûler les étapes, à tel point qu'un vétéran aguerri et ancien porte-couleurs de McLaren comme David Coulthard, par exemple, s'est interrogé publiquement à propos de l'opportunité de le faire monter en F1 dès cette saison alors qu'il aurait pu encore acquérir du métier dans un circuit inférieur. Champion britannique cadet de karting à dix ans, il a couronné une ascension fulgurante en décrochant l'an dernier les grands honneurs de la série GP2, le circuit européen où se produisent les espoirs de la Formule 1. La presse britannique en a fait son chouchou, évoquant en lui le meilleur conducteur du pays depuis Nigel Mansell.

Mais la comparaison la plus inévitable, même si elle peut paraître oiseuse parce qu'inspirée essentiellement par la couleur de la peau, a été celle avec Tiger Woods. Vrai que le golf professionnel et la course automobile de haut niveau ont en partage de faire pas mal dans l'affluence et assez peu dans la diversité ethnique, mais il faudra attendre encore un peu: l'un a des tonnes de titres à son actif, l'autre est frais arrivé. Et bien que possédant un des meilleurs volants du circuit, l'autre n'est pas à l'abri d'une baisse de régime. Dans tous les sports, il n'est pas rare qu'une recrue démarre en lion puis éprouve des difficultés à mesure que ses adversaires le connaissent mieux.

L'histoire fréquemment racontée veut qu'après avoir remporté, à 11 ans, la compétition Champions du futur McLaren Mercedes dans sa classe d'âge, Lewis Hamilton soit allé interpeller directement le patron de l'écurie, Ron Dennis, lors d'une cérémonie de remise de prix. Hamilton lui a alors dit qu'il voulait piloter pour lui. Après réflexion, Dennis a décidé de donner sa chance au garçon, et les résultats se sont avérés au-delà de toute espérance.

Jamais un pilote à sa première campagne en F1 n'a remporté le championnat. En dominant le classement après quatre épreuves, Hamilton a établi un record, celui du plus jeune conducteur à occuper la tête. Et il accomplit ses exploits dans une saison comme personne ne se rappelle en avoir vu, où pas moins de quatre coureurs -- Alonso 38 points, Hamilton 38, Massa 33, Räikkönen 23 -- promettent de se livrer bataille jusqu'à la fin pour le titre. L'effet Hamilton pourrait bien consister à donner un panache inédit à la Formule 1 et à mettre du suspense là où il en a si souvent manqué.


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