Opinion

Appel au secours d'une enseignante

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Manon Brunet, Enseignante au premier cycle du primaire

Édition du samedi 09 et du dimanche 10 juin 2007

Mots clés : épreuve uniforme de français, éducation, Langue, Ministère, Québec (province)

Lettre à la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne

Je vous envoie cette longue lettre aujourd'hui croyant qu'il est urgent de remédier à une situation qui perdure dans nos écoles depuis trop longtemps déjà. Bien que votre entrée en fonction soit encore assez récente, je me fais un devoir de dénoncer le manque flagrant de ressources spécialisées pour venir en aide à nos jeunes qui en ont besoin et, par la même occasion, expliquer de trop nombreux arrêts de travail prescrits aux enseignants qui, conséquemment, sont à bout de souffle. Je ne sais pas si ma démarche m'offrira plus de quiétude pour les semaines à venir, mais je tente le coup et mes espoirs sont grands.

Je suis enseignante dans une école primaire de la rive sud de Montréal. J'y enseigne depuis plus de dix ans et je compte bien y rester encore dix ans, jusqu'à l'âge vénérable de soixante ans, âge de ma retraite.

Dans les années 80, j'ai oeuvré auprès des jeunes à titre de travailleuse sociale et c'est en 1991 que j'ai décidé de démissionner afin de me consacrer à d'autres sphères d'activités. De là mon retour à l'université pour faire un nouveau bac, cette fois-ci en enseignement.

Deux semaines après la fin de mes études, je commençais ma carrière d'enseignante et, depuis, je n'ai jamais regretté mon changement d'orientation professionnelle. J'aime les enfants et j'ai, cette fois-ci, le sentiment d'être utile. Je crois profondément en ce que je fais. J'ai connu la réforme dès ses premiers jours et j'avoue que bien peu de choses ont changé dans ma pratique puisqu'il n'y a qu'une chose qui compte pour moi: le bien-être de mes petits.

Si mes élèves se sentent aimés, s'ils ont envie de venir à l'école tous les matins, s'ils ont envie de recevoir mes câlins, ils auront inévitablement envie d'apprendre. La motivation est synonyme de succès et elle prend tout son sens dès l'enfance. C'est dès le début de la scolarisation qu'il faut attaquer le décrochage scolaire. C'est bien sûr avec l'aide des parents qu'il faut faire face à ce fléau. Sans leur collaboration, l'enfant finira par faire moins confiance au système et, une fois notre crédibilité touchée, il est bien difficile de ramener l'enfant à se recentrer sur son cheminement scolaire.

Je ne sais si vous voyez à quel point j'aime mon travail mais, malgré tout cet amour, cette foi en l'enfant et le bonheur de voir des parents s'investir auprès des leurs, je me retrouve aujourd'hui en «burn-out». Depuis quatre mois que je suis au repos, j'analyse froidement ce qui a causé tant d'épuisement. La réponse se trouve dans le fait de vivre au quotidien avec des élèves aux prises avec de graves difficultés d'apprentissage causées pour plusieurs par des problèmes neurologiques et pour lesquels je suis peu outillée pour y faire face.

Urgent besoin de services

J'ai autour de moi des collègues extraordinaires. Ils n'hésitent pas à me venir en aide mais... ce n'est pas suffisant. Ces élèves ont besoin d'aide soutenue. Croyez-vous que deux périodes de quarante-cinq minutes par semaine de suivi en orthopédagogie peuvent améliorer le sort de ces enfants? Quelques-uns ont besoin d'aide en orthophonie. La commission scolaire ne peut offrir ce service qu'en doses homéopathiques faute de professionnels dans ce domaine. Ces petits se retrouvent donc sans service d'aide.

Certains nécessitent une intervention en psychoéducation. Encore une fois, il faut attendre son tour parce que les demandes sont trop nombreuses. C'est bien beau d'intégrer dans les classes régulières les élèves ayant un profil de grandes difficultés, mais il faudrait que les services spécialisés les suivent aussi.

Je suis une enseignante et non une orthopédagogue, non une orthophoniste, non une psychoéducatrice, non une psychologue et non plus une pédopsychiatre. J'ai la chance toutefois d'avoir un coffre à outils bien garni étant aussi une travailleuse sociale et ayant travaillé pendant plusieurs années auprès d'une clientèle en besoin d'aide.

Malgré tout ce que je suis, je ne suis pas à la hauteur des nouvelles exigences de ma profession. Avec deux mois de vacances, me direz-vous, je devrais être en mesure de faire face à la musique. Je vous répondrai qu'avec 24 enfants, du matin au soir devant vous, avec pour mission de leur enseigner et de les stimuler, ces vacances sont bien méritées. Mais quand il s'agit d'en avoir presque une dizaine avec des besoins particuliers et tous les autres qui ont aussi droit à un enseignement de qualité, c'est utopique de croire qu'on peut y arriver. Ne laissez pas vos enfants se faire déposséder de leurs droits. Exigez à nouveau des classes spéciales pour que des enfants en grandes difficultés reçoivent ce dont ils ont besoin.

Appel au secours

C'est un appel au secours que je vous lance. Plusieurs collègues autour de moi ont lâché prise et sont maintenant en congé de maladie pour épuisement. D'autres sont encore au travail mais fonctionnent sous antidépresseurs ou somnifères. Il en reste qui se tiennent encore debout, mais pour combien de temps?

On lit partout que les nouveaux enseignants ne résistent pas à un tel traitement et qu'un fort pourcentage quitte la profession au bout de cinq ans. Et que dire de ces enfants qui sont soumis à tous ces problèmes organisationnels? On ne peut que souhaiter qu'ils s'en sortent indemnes. Bien sûr, les plus forts auront la chance de n'en subir que peu d'effets, mais les autres?

Cette situation ne peut plus durer. Elle ne se vit pas qu'à mon école mais est répandue à travers le Québec. Il faut dénoncer de telles pratiques et agir avant la prochaine rentrée. Si on veut intégrer dans les classes régulières des élèves en difficulté, qu'on diminue le nombre d'élèves par classe, qu'on embauche du personnel spécialisé pour venir en aide à ces enfants et qu'on nous offre la possibilité d'être deux enseignantes à la fois pour travailler avec des groupes aussi difficiles, mais qu'on cesse, je vous en prie, de nous en donner l'illusion, à nous, à ces enfants et à leurs parents, en n'offrant que trop peu ou rien du tout.

J'espère maintenant que vous, Mme la ministre de l'Éducation, ainsi que tous ceux qui ont des pouvoirs décisionnels autour de vous serez alarmés et préoccupés par le mieux-être de nos enfants. Je n'aurai la paix d'esprit que lorsque des mesures concrètes et efficaces seront prises. N'oubliez jamais qu'avant d'être ministre, on vous a appris à lire et à écrire, Mme Courchesne. Que sera votre relève si les enfants d'aujourd'hui sont laissés à eux-mêmes faute de ressources? Ménagez vos troupes; elles sont épuisées.


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