Desjardins et Mondorie - Du triste sort d'un « peuple invisible »

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Léo Guimont
Édition du samedi 09 et du dimanche 10 juin 2007

Mots clés : festival, Richard Desjardins, Culture, Autochtone, Québec (province)

Un documentaire pour décrire la réalité algonquine

Richard Desjardins est un agitateur. Un brasseur de cage. Un éveilleur de consciences. Après avoir suscité une remise en question des méthodes d'exploitation de nos forêts dans L'Erreur boréale, le voilà qui reprend son bâton de pèlerin, toujours avec son complice Robert Monderie, pour dénoncer le triste sort réservé au peuple algonquin.

Dans le cadre du festival Présence autochtone, Richard Desjardins et Robert Monderie dirigeront un atelier, une sorte de «cours de maître» sur le documentaire où, à l'aide d'extraits choisis, ils expliqueront leur projet sur les Algonquins, Le Peuple invisible.

«Richard et Robert sont des collaborateurs depuis les débuts du festival», précise d'entrée de jeu Henry Welsh, responsable des communications de Présence autochtone, en l'absence des deux réalisateurs. «Dès qu'ils peuvent faire quelque chose, ils le font. Depuis toujours, Richard Desjardins porte une attention particulière aux Premières Nations -- il a déjà partagé la scène avec des chanteurs et artistes amérindiens dans le cadre de notre festival --, donc ce n'est pas du tout fortuit s'il présente maintenant cet atelier.»

Deux siècles d'histoire

Le Peuple invisible, produit par l'ONF, raconte l'histoire des Algonquins au cours des 200 dernières années. Les réalisateurs ont visité les neuf communautés algonquines du Québec afin de filmer la vie quotidienne de ce peuple au fil des quatre saisons, histoire de bien comprendre leur mode de vie et les difficultés auxquelles ils sont confrontés. «Ils en sont maintenant à l'étape finale du montage de leur film, poursuit Henri Welsh. Ils veulent parler dans cet atelier de toutes les étapes de fabrication d'un film: par quoi on commence, les choix qu'il faut faire avec un sujet documentaire comme celui-là, quelles prises de vue, quelles séquences on prend, quels commentaires on place, quels sont les outils cinématographiques qu'ils ont utilisés pour pouvoir en arriver au film terminé. Évidemment, ils vont montrer des extraits choisis du tournage, du montage final. Ce sera donc un travail sur la manière dont ils ont filmé les Algonquins, sur ce qu'était l'enjeu principal, soit de leur rendre justice en parlant de l'histoire avec un petit et un grand H de ce peuple-là.»

Il faut dire qu'en général, on ne sait pas grand-chose des Premières Nations, si ce n'est qu'ils ne paient pas d'impôts, ce qu'on leur envie. «Mais c'est justement parce qu'ils sont frappés d'incapacité légale qu'ils sont considérés comme des enfants depuis 1876», s'exclamait Richard Desjardins dans une récente entrevue; lui qui a côtoyé des Algonquins dans son Abitibi natale a été témoin des conditions misérables dans lesquelles ils vivent. C'est en les voyant marcher au bord de la route qu'il aurait soudain compris qu'il ne savait rien d'eux. L'artiste a alors décidé d'en apprendre plus sur «cette présence étrangère que personne ne connaît» mais qui occupe pourtant notre territoire depuis plus de 6000 ans.

Être pauvre et avoir moins de 30 ans

Selon l'agence Aborinews, les 10 000 Algonquins sont parmi les autochtones les plus pauvres du pays, alors que la moitié de leur population est âgée de moins de 30 ans. Divisés en deux conseils tribaux, ils n'auraient signé aucun traité ni cédé aucune terre à qui que ce soit. Contrairement aux Cris, ils n'ont pas non plus signé d'entente lucrative comme la paix des Braves ou la Convention de la Baie-James. Les réalisateurs espèrent donc donner de la visibilité aux Algonquins dans l'espoir d'améliorer leurs pénibles conditions de vie. Mais comme le disait avec un brin de fatalisme Richard Desjardins, interrogé dernièrement sur la question de savoir si le film aura autant d'impact que L'Erreur boréale: «Je ne penserais pas. La forêt, c'est une "business" de 20 milliards, et un Indien, ça ne vaut rien.»

Ce qui ne l'empêche pas de dénoncer sur toutes les tribunes les injustices faites à ce peuple. Déjà en 2004, recevant un doctorat honoris causa de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, Richard Desjardins rappelait quelques faits historiques: «[...] Les Anishnabe -- les Algonquins, comme nous les nommons [...] -- occupaient il y a plus de 200 ans la partie nord du Saint-Laurent, de Laval jusqu'à la ligne de partage des eaux, c'est-à-dire ici. Des Trois-Rivières jusqu'à la baie Géorgienne, à l'ouest en Ontario. [...] Quand les Britanniques ont conquis Québec, leur statut a été fixé dans la Proclamation royale de 1763, et leur territoire, reconnu. [...] Tout territoire destiné à être colonisé devait être acheté. Aujourd'hui, 241 ans plus tard, rien n'a encore été payé.»

En plus d'avoir souffert de la famine, les Algonquins ont vu 60 % de leur population décimée par des maladies, telles la grippe et la variole, attrapées au contact des Blancs. «En 1940, poursuit Desjardins, on a construit le chemin Mont-Laurier-Val-d'Or en suivant le tracé du sentier qu'empruntait le trappeur Gabriel Commanda de Maniwaki. [...] Interdiction lui a ensuite été faite de trapper sur une bande de dix milles de chaque côté de la route. Les Algonquins pourraient se faire voir depuis cette route, mais à une condition, et je cite: "Pourvu qu'ils ne nuisent en aucune façon aux touristes, aux pêcheurs à la ligne ou au public voyageur."» C'est pour combattre ce mépris que le tandem Desjardins-Monderie a voulu réaliser Le Peuple invisible.

Un système colonisateur

En effet, de l'avis du poète engagé, les Premières Nations sont encore aujourd'hui victimes de discrimination, et ce, malgré la Charte des droits et libertés: «[...] Les communautés reçoivent une allocation annuelle du gouvernement fédéral [...]. À la caisse populaire de Notre-Dame-du-Nord, la communauté anishnabe voisine dépose huit millions chaque année; leur marge de crédit pour développer leur village s'élève à 50 000 $. N'importe quel truand blanc qui dispose de huit millions de dollars peut aller chercher le double à la banque. Pur racisme», conclut-il.

Pour sa part, le grand chef algonquin Lucien Wabanonik résume ainsi les problèmes qui affectent son peuple: «[Nos communautés] font encore face à de graves problèmes, tels que le manque de logements. Il y a plusieurs facteurs liés à cet état de fait: tout d'abord, notre dépendance à un système colonisateur qui nous sert mal et qui nous fait aussi mal. Ce système nous a été imposé par les différents gouvernements qui se sont succédé. Tous ont tenté par divers moyens de nous assimiler de façon civilisée et autocrate, de nous inculquer leur savoir, et ce, sans tenir compte de notre identité ni de notre différence culturelle et spirituelle. En ignorant notre désir de vivre paisiblement notre vie traditionnelle ou simplement de nous laisser le choix de coexister entre nos sociétés, ce que d'ailleurs nos pères et leurs pères avant eux avaient choisi.»

Les Algonquins tentent depuis trois ans de négocier avec le gouvernement du Québec la cogestion des ressources naturelles sur leurs terres ancestrales. Ils espèrent que Richard Desjardins et Robert Monderie, avec leur documentaire Le Peuple invisible, pourront leur donner une voix.

- L'atelier dispensé par Richard Desjardins et Robert Monderie aura lieu le mercredi 20 juin à 18h30 au Centre d'archives de Montréal de la BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec), 535, avenue Viger. Il y aura un prix d'entrée, mais on ne le connaissait pas au moment de mettre sous presse.


Vos réactions


L'injustice sociale dénoncée - par Nicole Poirier (nicolepoirier31@videotron.ca)
Le lundi 11 juin 2007 08:00

Sauver nos forêts est impossible sans les Anishnabe - par Jacqueline Loiselle
Le samedi 09 juin 2007 17:00

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