Économie - Tourisme communautaire au pays des glaces

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Ulysse Bergeron
Édition du samedi 09 et du dimanche 10 juin 2007

Mots clés : culture, Nunavut, autochtones, Économie, Tourisme, Canada (Pays), Québec (province)

Les Inuits récoltent les fruits de leur culture

Toundra enneigée ou balayée par les vents. Montagnes sortant des eaux glacées et grimpant vers l'éther. Pour quiconque parcourt le Nunavut, le dépaysement est assuré. Mais au-delà des grands espaces, il y a l'attrait culturel d'un peuple, les Inuits, qui a su apprivoiser l'aridité d'un territoire âpre et s'y adapter. Deux cultures se rencontrent au pays des glaces.

Iqaluit -- Du haut des airs, Kimmirut est le miroir de la vingtaine de villages côtiers inuits du jeune territoire canadien: un minuscule hameau parsemé de maisons sur pilotis, semblant avoir été oublié quelque part dans le nord du pays. Très loin des réalités urbaines, les quelque 400 résidants de cette communauté autochtone du sud de l'île de Baffin résistent aux transformations du Grand Nord. Encore aujourd'hui, pour eux, le mode de vie traditionnel reste prédominant.

«Contrairement à d'autres communautés autochtones, les Inuits de Kimmirut pratiquent toujours un mode de vie qui gravite autour d'activités traditionnelles. C'est certain que ce n'est pas comme avant. Ils vivent aujourd'hui dans des maisons, mais ils continuent à chasser et à partager les produits de leur chasse comme cela se faisait avant», confie Martha Padluq, une Inuite originaire de Kimmirut qui a participé à la mise sur pied d'un projet touristique pour cette communauté.

Et c'est justement sur ce mode de vie que se forge le développement touristique et économique du village isolé, où le taux de chômage reste relativement élevé. «Les gens sont attirés par notre culture. Ils désirent mieux la connaître», confie Mme Padluq.

Une agence « communautaire »

L'agence de voyages Odyssée Nunavut participe au développement du projet touristique. La responsable de l'agence, Cécile Guérin, constate elle aussi que le fait culturel de l'Arctique séduit de plus en plus de gens. «En fait, les touristes qui viennent au Nunavut viennent principalement pour deux raisons. Il y a ceux qui sont attirés par la nature et les sports de plein air, et il y a ceux qui viennent parce qu'ils veulent en connaître davantage sur les Inuits.»

L'entreprise est toutefois délicate. Il n'est pas question de vendre son âme à l'industrie touristique en «folklorisant» le quotidien des résidants. Au contraire. C'est pour cette raison que le projet est développé pour et par la communauté. On parle donc d'un tourisme communautaire, un concept qui accorde une plus grande place au processus de prise de décision des résidants d'un village visité. Pour ce faire, les résidants de Kimmirut participent étroitement à l'élaboration des objectifs fixés et des activités établies.

Ainsi, à Kimmirut, les visiteurs peuvent loger chez des familles inuites et partager, le temps d'un séjour, la réalité des habitants du Nord. «L'idée, c'est qu'ils puissent vivre un peu de notre quotidien et en apprendre sur nos traditions, soutient Mme Padluq. En logeant pendant deux ou trois jours dans une famille, les touristes repartent avec une meilleure connaissance de notre culture. Pour nous, il s'agit d'un moyen de mieux faire connaître ce qu'est devenue notre vie.»

Partage culturel

Cécile Guérin soutient aussi que cela ouvre la porte à une expérience culturelle hors du commun: «Cela devient une expérience de partage culturel. Les touristes peuvent, par exemple, goûter à des mets traditionnels» tels que le caribou, l'omble de l'Arctique ou le maktak, qui est de la peau de béluga.

Plusieurs activités sont proposées: couture et exposition de vêtements traditionnels, pêche en bateau, observation des espèces sauvages dont le morse, l'ours polaire, le béluga et le narval, ou souper dans un qamma -- une tente traditionnelle ronde.

Les hôtes inuits sont invités à «partager leurs connaissances, à faire connaître leurs traditions. Et ce qui est intéressant, c'est que les familles ne parlent pas nécessairement des mêmes sujets». Certains détiennent davantage de connaissances sur la sculpture en pierre à savon, la confection de vêtements traditionnels ou les rituels d'autrefois.

La presque totalité de la somme que déboursent les visiteurs va aux familles qui participent au projet. «Des 150 $ que les touristes paient pour chacune des nuits, 140 $ vont directement aux hôtes», note Mme Guérin. Jusqu'à présent, cinq familles kimmirut font partie du lot. «Je crois que, plus le projet avancera, plus il y aura de familles qui voudront participer», fait-elle remarquer.

Vivre le quotidien

Ce mode de fonctionnement n'est pas nouveau. En Amérique latine, des villages ont depuis plusieurs années développé un tourisme intimement lié aux réalités locales et communautaires. «Et ici, cela se fait déjà à plusieurs endroits dans le Nunavut. Des touristes peuvent demeurer dans des familles durant le temps de leur séjour. La différence avec Kimmirut, c'est que le fonctionnement a été systématisé. On a établi des paramètres», explique Mme Guérin.

Une courte formation est offerte aux familles hôtes. L'idée, note Mme Guérin, c'est que l'exotisme réside justement dans le quotidien des résidants. «Il n'est donc pas question de travestir quoi que ce soit. Les gens offrent ce qu'ils ont à offrir, soit leur différence et leur authenticité», ce qui est énorme, constate-t-elle.

Toutefois, jusqu'où l'hôte doit-il s'adapter sans pour autant se dénaturer? Martha Padluq souligne que c'est justement pour préserver l'authenticité «qu'on demande aux familles d'agir comme elles le feraient habituellement, de ne pas changer parce que des gens les visitent».

Cela n'est pas toujours évident. Cécile Guérin, qui a vécu plusieurs années dans une famille inuite, avoue que les Inuits sont par moment très timides. Du coup, «il arrive qu'ils s'empêchent devant les touristes de vivre comme ils le font normalement, de peur d'être jugés. Et c'est normal. Nous, notre rôle, c'est en quelque sorte de les rassurer, de leur faire comprendre que les gens qui viennent sont généralement déjà bien au courant des réalités d'ici et qu'ils sont ouverts à leur culture».

Se rendre à Kimmirut

La situation géographique de Kimmirut est particulièrement avantageuse. Le village, lové entre les collines, n'est situé qu'à 30 minutes de vol d'Iqaluit. De la capitale du Nunavut, il est également possible de s'y rendre en motoneige ou en bateau en moins d'une journée. Il sert aussi de porte d'entrée ouest au Parc territorial Katannilik. Autant de raisons qui expliquent que le village ait été ciblé pour lancer cette initiative.

Les instigateurs du projet souhaitent maintenant élargir le concept à d'autres communautés autochtones. Ils soutiennent qu'il s'agit là d'un développement respectueux de la culture des petites communautés et qui peut même, dans une certaine mesure, renforcer cette dernière. Rappelons qu'au Nunavut, les Inuits représentent 85 % de la population et qu'une vingtaine de communautés côtières sont réparties aux quatre coins du territoire.

Collaborateur du Devoir


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