Le débat fait rage

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Martine Letarte
Édition du samedi 02 et du dimanche 03 juin 2007

Mots clés : juristes, soins, privé, Hôpital, santé, Québec (province)

Des juristes en désaccord sur la place du privé dans le système québécois

Les Québécois sont divisés lorsqu'il est question de laisser plus de place au privé dans le système de santé. La faculté de droit de l'Université de Sherbrooke est bien représentative de la société. Si certains juristes sont favorables à une plus grande ouverture au privé, d'autres s'y opposent. Toutefois, tous s'entendent sur l'objectif ultime à atteindre: faire en sorte que chacun puisse avoir accès à des soins de santé de qualité dans un délai raisonnable.

«On dit souvent que notre société a peur d'ouvrir la porte au privé en santé et cela laisse entendre que notre système n'est que public, lance d'emblée la professeure et chercheuse à la faculté de droit de l'Université de Sherbrooke, Catherine Régis. En réalité, il y a seulement deux éléments qui sont garantis par le public, soit les soins médicaux et hospitaliers. Pour le reste -- et cela représente 30 % de l'ensemble des soins de santé --, le privé est bien présent, que ce soit pour les médicaments, les soins à domicile, les psychologues, les opticiens, etc.»

Ainsi, Mme Régis affirme qu'il est grand temps qu'un véritable débat soit lancé à propos de la place du privé dans la santé. Personnellement, elle ne croit pas que l'instauration d'un véritable système de santé parallèle privé réglerait les délais d'attente.

Son collègue Sébastien Lebel-Grenier, vice-doyen à la recherche et aux études supérieures et professeur à la faculté de droit de l'Université de Sherbrooke, est du même avis. «Je crois qu'il est faux de penser que le fait de mettre sur pied un système de santé privé parallèle augmenterait l'offre pour la population en général. Je crois plutôt que cela viendrait nuire au système public puisque plusieurs médecins seraient tentés d'aller là où il y a plus de profits, c'est-à-dire dans le privé», soutient-il.

Assise à la même table de discussion, Suzanne Philips-Nootens est manifestement contrariée. «Notre système de santé prend l'eau! Il faut le repenser. Je ne comprends pas pourquoi un médecin, après avoir fait ses deux jours en salle d'opération dans le système public, ne pourrait pas aller opérer les autres jours dans le privé pour ceux qui seraient prêts à payer. Cela aurait pour effet de désengorger les listes d'attente dans le public», affirme celle qui dirige les programmes en droit et politiques de la santé.

Manque de ressources humaines

M. Lebel-Grenier n'est pas convaincu. «Je ne vois pas comment le privé viendrait régler les problèmes actuels de notre système de santé puisque la grande difficulté que nous éprouvons est liée au fait que les ressources sont limitées. C'est parce que nous manquons d'infirmières que les médecins doivent limiter le temps qu'ils passent en salle d'opération. Le privé ne va pas régler ce problème, au contraire!»

Suzanne Philips-Nootens est bien d'accord sur le fait que ce problème de pénurie de ressources humaines doit être réglé et que ce n'est pas l'ouverture au privé qui y changera quoi que ce soit. Toutefois, elle affirme qu'on s'attaque déjà au problème et ne voit pas pourquoi les médecins ne pourraient pas pratiquer à la fois dans le public et le privé. «On aurait seulement à les obliger à faire un certain nombre d'heures dans le système public et ensuite leur permettre de continuer à opérer dans le privé. Notre système est déjà hyper complexe et contrôlé, je ne vois pas pourquoi on n'arriverait pas à réglementer adéquatement le privé pour qu'il ne nuise pas au public.»

Pour Sébastien Lebel-Grenier et Catherine Régis, cette plus grande ouverture au privé consisterait à permettre aux plus riches de court-circuiter les délais pendant que les plus pauvres continueraient d'attendre. «Ce qu'il faut plutôt faire, c'est mettre toutes les ressources ensemble et traiter équitablement les plus riches comme les plus pauvres», affirme Mme Régis, tout en précisant qu'elle n'est pas nécessairement fermée à la privatisation de certains secteurs du système de santé, comme la gestion.

Jusqu'où aller

Étant donné que notre système de santé doit également composer avec un nombre limité de ressources financières, d'autres questions importantes se posent et suscitent l'intérêt des universitaires. Par exemple, quelle est la responsabilité du citoyen par rapport à sa propre santé? «Si un médecin est devant un homme de 72 ans obèse qui a fumé toute sa vie et qui a besoin d'une transplantation cardiaque, que fait-il? Est-ce que le système public doit payer ça? D'un point de vue éthique, on se dit que si on est capable de sauver cet homme, on doit intervenir. Toutefois, cette opération est coûteuse et comme les ressources sont limitées, on doit prendre en considération le fait qu'avec tout cet argent, on pourrait sauver bien d'autres personnes.»

Ce débat, qui consiste à savoir ce que, collectivement, nous choisissons d'établir comme priorités, est essentiel, selon Mme Régis. «Car sinon, la décision est laissée au médecin qui classifie les cas prioritaires, et la population n'est pas au courant de ce qui se passe véritablement.»

Nouvelles technologies prometteuses

L'arrivée sur le marché de nouvelles technologies vient aussi obliger la société québécoise à prendre des décisions, des virages. «Certaines technologies sont très coûteuses à l'achat et lors du processus d'intégration dans le système, mais promettent en retour de grandes réductions de coûts à la longue parce qu'elles sont plus efficaces que les anciennes méthodes», explique la professeure et chercheuse Louise Bernier.

Encore une fois, les décisions prises dans ce domaine sont importantes, mais ne font pas l'objet d'un véritable débat public. «Quelles technologies doit-on adopter? En réalité, les décisions ne sont pas nécessairement prises en suivant une vision globale et en concertation avec différents acteurs. Il y a beaucoup de "lobbying" qui se fait de la part des grandes entreprises qui développent ces technologies et la concurrence est féroce dans le domaine», poursuit-elle.

Enfin, les technologies qui sont écartées du système public pourraient évidemment être adoptées dans le privé. «À l'avenir, certaines technologies très avancées de diagnostic ou d'intervention chirurgicale pourraient être accessibles seulement à une frange très privilégiée de la population, indique Mme Bernier. Ces décisions sont importantes, car cela peut avoir des impacts importants sur la vie et la santé de plusieurs Québécois. C'est pour cette raison que, collectivement, il est important d'arriver à débattre et à déterminer du point jusqu'où nous désirons aller dans le domaine des technologies de luxe dans notre système de santé public.»

Collaboratrice du Devoir


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