Opinion
La guerre des médias au Venezuela
Mots clés : censure, Hugo Chávez, Média, Venezuela (pays)
La tentative de museler l'opposition en fermant RCTV n'est pas sans risque
Par sa décision de ne pas renouveler le droit d'antenne à la principale chaîne de télévision vénézuélienne, Radio Caracas Televisión (RCTV), le président vénézuélien Hugo Chávez fait un nouveau mouvement dans la guerre de tranchées qui l'oppose aux médias de masse depuis son élection, en 1998. Est-ce un mouvement décisif ou un mouvement de trop?Pour comprendre les enjeux de cet événement et l'importance des médias sur la scène politique vénézuélienne, il faut remonter à la crise de légitimité de son système politique, dont un des symptômes les plus frappants est sans doute le Caracazo, c'est-à-dire ces intenses journées de protestation populaire de février 1989, dont le but était de contrer les réformes néolibérales mises en place par le président de l'époque, Carlos Andrés Pérez.
Jusqu'alors et depuis 1958, le Venezuela vivait sous un manteau de «paix», assuré par le pacte dit du Punto Fijo. Les principaux partis politiques s'entendaient alors pour garantir une participation institutionnelle au pouvoir à ceux qu'ils désignaient comme les «principaux intérêts de la société», c'est-à-dire l'Église (catholique), les militaires, le patronat, les corporations professionnelles et les travailleurs.
Ce système fonctionnait relativement bien jusqu'à ce que la crise de la dette et la baisse des revenus pétroliers n'entament les capacités de cooptation de l'État. À ce moment, l'incitation à la formulation de demandes sociales en fonction de laquelle se légitimait l'État (se présentant comme le médiateur universel des intérêts sociaux) se transforme, dans le discours des dirigeants, en cause de la crise de solvabilité.
Se fermant aux demandes sociales qui le légitimaient jusqu'alors, l'État et le système politique vénézuéliens entrent dans une profonde crise de légitimité qui se manifeste par la baisse draconienne des taux de participation aux élections (moins de 50 %) ainsi que par la prolifération de grèves et de manifestations de rejet du système politique dans son ensemble.
La feuille de route de Chávez
C'est dans ce contexte de décrépitude généralisée du système politique vénézuélien que survient l'élection de Chávez en 1998. Son projet est alors principalement tourné contre la partitocratie, c'est-à-dire contre le contrôle bipartite de l'État. Il propose et parvient à faire adopter une nouvelle Constitution aux accents rédempteurs.
En effet, ce processus n'est pas présenté comme un simple renouvellement des institutions mais comme une «révolution du peuple», conduite par le peuple et non pas par Chávez, qui s'efface constamment derrière la figure du «peuple en lutte» ou du «peuple en marche pour sa libération». Il parvient ainsi à susciter, dans de larges pans de la société, un sentiment de participation au processus de changements.
Depuis son élection à la présidence, en décembre 1998, avec 56 % des voix, Chávez ne cesse de cumuler les victoires électorales: en avril 1999, il remporte le référendum en faveur de la création d'une assemblée constituante et fait ensuite élire une large majorité (95 %) de ses partisans au sein de cette assemblée; le 30 juillet 2000, il est reconduit comme président avec 60 % des voix et son Mouvement pour la cinquième république (MVR) remporte la majorité des sièges à pourvoir pour l'ensemble des nouveaux pouvoirs créés par la nouvelle Constitution. Il résiste ensuite à une série de grèves générales visant la déstabilisation de son gouvernement et même à une tentative de coup d'État magistralement bien organisée (notamment sur le plan médiatique).
Le 15 août 2004, faisant face à un référendum révocatoire (obtenu par l'opposition en vertu des dispositions de la nouvelle Constitution permettant la révocation à mi-mandat de tout représentation élu), le camp du non (opposé à la destitution de Chávez) obtient non seulement 59 % des voix mais surtout une augmentation substantielle du nombre d'électeurs favorables au chavisme, en raison de l'augmentation du taux de participation.
Aux élections parlementaires du 4 décembre 2005, les partisans de Chávez obtiennent la totalité des sièges, étant donné le retrait, à la dernière minute, des candidats d'opposition. Finalement, à l'élection présidentielle du 3 décembre 2006, Chávez obtient 63 % des voix...
Opposition en déroute
Cette hégémonie quasi totale exercée par Chávez sur presque tous les échelons politiques (sans parler de leurs répercussions au chapitre social) ne s'explique pas uniquement par son charisme. Elle résulte en grande partie du discrédit de l'ensemble des partis politiques de l'opposition. En raison de ce discrédit, les médias de masse sont appelés à assumer directement la défense de ce qu'ils perçoivent comme leurs intérêts menacés et à se faire les représentants des intérêts de l'ensemble de la population.
Devant la faiblesse des partis politiques d'opposition, ce sont ces médias qui assumeront, dans leurs lignes éditoriales, la critique du gouvernement, s'écartant fréquemment de la simple analyse critique pour tomber dans la diffamation, la désinformation, les appels à la sédition et même à l'assassinat du président.
La couverture de la tentative du coup d'État du 11 avril 2002 peut presque être perçue comme un montage de télé-réalité visant à créer l'illusion, d'une part, que Chávez avait ordonné de tirer sur la foule et, d'autre part, que l'ensemble de la population acclamait le nouveau gouvernement éphémère de Pedro Carmona, qui s'empressa, lui, de fermer, illégalement la chaîne télévisuelle d'État ainsi que plusieurs autres petits diffuseurs favorables au gouvernement... Sans qu'aucune association de défense de la liberté d'expression accoure pour les défendre.
C'est précisément autour du rôle politique assumé par RCTV lors de ce putsch avorté (ainsi que lors de la grève pétrolière de 2003) que tournent les accusation du gouvernement pour justifier sa fermeture actuelle. Devant des pratiques s'écartant de l'éthique professionnelle du journalisme, les normes de n'importe quel État démocratique prévoient des sanctions. Pour donner un exemple plus près de nous, le CRTC n'a pas procédé autrement envers CHOI-FM...
Pourtant, Chávez n'avait pas les moyens de procéder à ce type de sanctions dès 2002. Se sachant surveillé de toute part, il ne pouvait pas se permettre le moindre écart de conduite. Il a donc dû attendre la consolidation d'un rapport de force qui lui soit favorable et le moment du renouvellement du permis de diffusion pour procéder de manière juridiquement banale à ce qu'il aurait pourtant pu faire il y a des années.
Jusqu'ici, la riposte de Chávez envers la force politique que représentent certains médias directement liés à l'opposition avait surtout été active, c'est-à-dire qu'il s'était efforcé de créer de nouveaux espaces de communication permettant de contrebalancer le pouvoir de ces professionnels du divertissement public.
La fermeture de RCTV, bien que légale, représente un pas qualitatif énorme dans la mesure où la scène politique est en train de perdre un de ses principaux acteurs. En effet, le combat entre les partis politiques s'étant transformé en combat entre le gouvernement et les médias pour l'occupation et le contrôle de la rue, cette attaque du gouvernement contre la plus grosse chaîne de télévision ne menace pas tant la liberté d'expression que l'existence même de la scène d'affrontement des forces.
Chávez avait certes le droit et de toute évidence la capacité de procéder au non-renouvellement du permis de diffusion de RCTV. Seulement, cette victoire «définitive» sur son principal adversaire risque de faire en sorte que l'espace politique se reconfigure sur d'autres fronts que le front médiatique. L'espace électoral étant occupé entièrement par le chavisme, il ne serait pas étonnant que l'opposition reprenne la voie de la sédition avec une violence d'autant plus débridée qu'en procédant à la censure de leur ultime rempart, Chávez donne raison aux accusations d'autoritarisme qui pèsent sur lui.

