Opinion
Pour «Zoé, Louis et William», un budget à rejeter
Mots clés : discours, frais de scolarité, étudiants, Gouvernement, Budget, Québec (province)
Il fut difficile, pour nous autres étudiants, de saisir cette phrase jeudi dernier car, au moment où elle fut prononcée, les mots «950 millions en baisses d'impôt», «endettement collectif accru», «hausse des frais de scolarité» et «absence de réinvestissement en éducation» occupaient déjà toute la place dans nos esprits.
Tellement que les jeunes Québécois se surprennent à aimer entendre un politicien dévoiler son coeur et son âme dans des débats parfois rustiques mais ô combien plus vrais que les vieilles dichotomies de la droite contre la gauche et d'un peuple contre un autre. Ce n'est pourtant pas parce qu'on ne se dispute plus autant au sujet de nos nations qu'on doit cesser de les bâtir. Malheureusement, notre génération ne se lève plus pour aller voter. Elle espère les éclairs de génie mais fuit souvent les grands rendez-vous. Le 27 mars dernier, elle s'est éveillée aussi surprise que les autres, aussi responsable. Prise dans un brouillard qu'elle n'arrive pas à dissiper.
Monique Jérôme-Forget aura eu le mérite de clarifier les termes du débat. Le statut minoritaire de son gouvernement l'aidant, elle a déclenché, avec son budget, une crise politique qui nous fait voir aujourd'hui le véritable spectre de ce qui attend les générations futures.
Derrière le rideau, on nous concocte une hausse des frais de scolarité présentée comme la fin tant attendue du grand dogme de l'éducation postsecondaire. Tout doit bien augmenter un jour, martèle-t-on, et, pour préserver la qualité du réseau, les riches paieront plus pendant qu'on aidera mieux les plus pauvres.
Mais Zoé, Louis et William sont-ils riches? Rien ne le garantit. Comme un étudiant québécois sur deux, ils devront peut-être financer leurs propres études et assumer la hausse sans profiter vraiment de la contribution des parents. Comme bien des enfants de la classe moyenne, ils se verront peut-être refuser l'accès aux prêts et bourses sans véritablement avoir été riches. S'ils étudient à l'UQAM, ils paieront peut-être encore pour la mauvaise gestion d'hier et d'aujourd'hui. Tout cela, sans même que l'argent neuf nécessaire au développement des cégeps et des universités ait été injecté.
Sur la scène, on se targue de défendre une justice intergénérationnelle qu'on charcute en fait à la hache. Sur fond de moralisme primaire et par peur de la défaite, on critique l'opposition parce qu'elle ose remettre en question des baisses d'impôt pourtant irresponsables. Les étudiants d'aujourd'hui et leurs enfants ne profiteront pas de ce cadeau empoisonné. Dans cinq à dix ans, quand les finances publiques ne pourront plus soutenir le vieillissement de la population et l'explosion des coûts de la santé, ces générations assumeront encore une fois le fardeau de nouvelles hausses d'impôt et de tarifs. Ne nous en voulez pas, demande-t-on chez les ténors libéraux, car charité bien ordonnée commence par soi-même.
Un tel budget ne doit pas être adopté. Si le gouvernement n'effectue pas un revirement complet de sa politique fiscale, ne répond pas aux besoins de l'éducation postsecondaire et ose encore demander aux étudiants de payer, l'ADQ et le PQ seront justifiés, au nom de l'avenir des générations futures, de maintenir leur opposition.
Peu importe les conclusions de cette semaine mouvementée, nous aurons besoin d'un débat plus large au sujet de l'éducation postsecondaire. Alors que leur développement est crucial pour l'avenir économique du Québec, on ne peut pas laisser les cégeps et les universités vivre une crise financière que le désengagement public ne fera qu'aggraver et qu'aucun dégel ne pourra régler.
Nous proposons donc aux trois partis représentés à l'Assemblée nationale de créer une commission itinérante visitant toutes les régions du Québec à l'automne et chargée de recommander l'implantation de solutions d'avenir pour notre éducation. Un tel exercice canaliserait la mobilisation des personnes et des volontés politiques de partout en faveur des idées efficaces et porteuses d'espoir.
Si, par peur d'affronter l'électorat ou par manque d'imagination, la classe politique rejette ce projet et impose la hausse des frais de scolarité et le désengagement de l'État en éducation, elle nous forcera à nous lever pour nous battre de nouveau. Le souvenir du printemps étudiant de 2005 est peut-être encore douloureux, mais il a imprimé chez nous le courage de lutter et le sens des responsabilités historiques. Si on persiste vraiment à hypothéquer leur avenir, les étudiants et les jeunes travailleurs sauront lancer au visage de l'injustice toute la fougue et la rage d'une génération.

