Musées en quête d'espace

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Stéphane Baillargeon
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 mai 2007

Mots clés : collections, expositions, Journée des musées montréalais, Québec (province)

Mais pour exposer quoi, finalement?

Photo: Jacques Nadeau

Les grands musées québécois se sentent bien à l'étroit dans leurs pavillons plus vraiment tout neufs. Ils recommencent donc à se rêver plus grands. Mais pour y installer quoi, finalement? A-t-on accumulé suffisamment d'oeuvres intéressantes pour remplir les salles? Comment s'équilibreront les collections nationales et internationales? Et les modestes projets québécois font-ils le poids devant les mastodontes en gestation à Toronto? Un portrait de groupe bien à propos entre la Journée internationale des musées (le 18 mai) et la Journée des musées montréalais (demain).

Un petit vent frais de muséofolie recommence à souffler sur le Québec. Non pas un, ni même deux, mais bien trois plans d'agrandissement des musées québécois les plus importants sont apparus au cours des derniers mois. Montréal et la capitale n'avaient pas connu une telle frénésie culturelle de fantasmes de béton depuis deux décennies.

Le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) rêve de construire une aile pour l'art canadien à côté de son vieux pavillon du XIXe siècle. Le Musée d'art contemporain de Montréal (MACM) vient de déposer un projet amendé de mégacentre d'exposition pour le pharaonique et industriel Silo no 5 du Vieux-Port. Le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) veut une grande annexe pour doubler sa surface d'exposition.

La dernière grande institution du carré d'as, le Musée de la civilisation de Québec, a reçu une nouvelle réserve il y a deux ans. On peut ajouter les plans plus modestes du Musée Pointe-à-Callière dans le Vieux-Montréal, du Musée McCord sur le quai de l'Horloge du Vieux-Port de Montréal et du Musée régional de Rimouski pour mesurer l'ampleur de la mutation dans une province endettée et plutôt pauvre, reconnue pour sa tendance à saborder ou rater les mégaprojets les uns après les autres, du déménagement du Casino de Montréal au concours international pour une salle de l'OSM.

Comment expliquer cette vitalité retrouvée? «C'est une question de cycles», répond Yves Bergeron, professeur d'histoire de l'art à l'UQAM, rattaché au programme de maîtrise et de doctorat en muséologie. «Le secteur s'est calmé après les constructions de la fin des années 80. Il recommence maintenant à développer des idées de salles pour attirer plus de visiteurs en exposant davantage d'oeuvres.»

Recycler le passé pour l'avenir

Les devis oscillent autour de quelques idées phares, souvent partagées.

À l'évidence, tous les projets visent le recyclage de sites patrimoniaux. L'expansion du Musée des beaux-arts de Montréal se ferait sur le site de l'église voisine, Erskine & American. Le presbytère serait remplacé par un immeuble contemporain à cinq niveaux. Le lieu de culte comme tel, y compris ses vitraux Tiffany considérés comme les plus grands au monde, servirait à diverses fonctions d'accueil. «Le fait de l'acheter permet un acte de conservation du patrimoine et l'adjonction d'une aile muséale», dit Nathalie Bondil, directrice intérimaire du MBAM, en remplacement de Guy Cogeval. «Nous pensons à ce projet depuis une douzaine d'années. L'ensemble sera exemplaire dans le contexte où le Québec est aux prises avec le problème de la sauvegarde de ses lieux de culte.»

Le projet du MNBAQ implique le monastère adjacent des dominicains, acheté pour près de quatre millions par le président du conseil du musée d'État, le mécène Pierre Lassonde. Seulement, la direction de l'établissement refuse de s'expliquer au Devoir à propos de son projet. Au cours des dernières semaines, plusieurs demandes d'entrevue avec le directeur sortant John Porter, qui pilote le projet d'agrandissement, ont toutes été rejetées sans explication.

Marc Mayer, directeur du MACM, parle avec joie de son idée de convertir le site industriel du silo en musée d'art moderne, écrin du best-of de son institution. «Notre idée apporte des solutions à des défis de taille, dit-il. Il vise la sauvegarde d'un joyau du patrimoine industriel. La vue sur Montréal du haut du silo est époustouflante. Il faut que la population ait accès à ce lieu magique. En plus, notre musée cherche à accroître sa fréquentation et ses espaces d'exposition pour présenter de façon permanente une des plus importantes collections d'art moderne au Canada.»

Contenant et contenu: compte rendu

La fin justifie les moyens. Les institutions muséales manquent d'espace. Le MBAM ne déploie que 5 ou 6 % de sa collection. Le MNBAQ stagne à 2 % et se sentait déjà à l'étroit dès son dernier agrandissement, en 1991. Les normes internationales demanderaient aux musées de déployer un bon dixième de leurs collections permanentes, mais ce seuil ne fait pas consensus. Le professeur Bergeron, par exemple, se méfie des statistiques en rappelant qu'elles contiennent le même et son contraire. «La quantité d'oeuvres importe moins que leur qualité», tranche-t-il.

Le directeur Mayer estime qu'environ 700 oeuvres de son institution «valent la peine» d'une exposition permanente. «On ne pourra pas y arriver, dit-il, même au silo, mais il faudrait au moins en montrer 400.»

Nathalie Bondil souligne le besoin de nouvelles salles pour exposer des oeuvres d'une indéniable qualité. «Notre nouveau pavillon sera un pavillon d'art canadien. Nos collections sont éparpillées dans l'espace. Nous pourrons les rassembler, leur donner une nouvelle visibilité et une nouvelle lisibilité, de la Nouvelle-France à Refus global et au-delà, pour finir avec l'art inuit. En même temps, le nouvel ensemble va permettre de réorganiser toutes nos collections, par pavillon, pour créer un village ou un complexe muséal avec des éléments bien distincts.»

Dans ce plan idéal, le pavillon Stewart se concentrerait sur le design, le pavillon Hornstein accueillerait l'archéologie et les cultures anciennes tandis que l'espace Desmarais couvrirait les beaux-arts internationaux jusqu'à l'art contemporain. «On parle d'un nouveau pavillon d'art canadien, mais l'objectif est beaucoup plus large, résume Paul Lavallée, directeur administratif du MBAM. On pourrait le construire, lui allouer une autre vocation que l'art canadien, et l'impact serait le même pour notre institution.»

Dignes, dingues dons

N'empêche, les nouveaux projets d'agrandissement ne finissent-ils pas par se recouper? A-t-on vraiment besoin des trois espaces exposant jusqu'à plus soif des Riopelle et des Borduas?

«Les musées québécois remplissent parfaitement leur mandat», répond le professeur Bergeron. Il rappelle que les lois fondatrices des institutions muséales québécoises les obligent précisément à se concentrer d'abord et avant tout sur l'art de proximité, le MBAM étant toutefois encouragé à plus d'ouverture par son mandat encyclopédique. Au total, les collections combinées du trio comptent près de 40 000 numéros en grande majorité québécois. Les grandes collections d'entreprises accordent la même faveur à l'art national (voir autre texte en page A 7).

Le système d'acquisition repose sur les dons stimulés par des avantages fiscaux sonnants et trébuchants. Selon une enquête récente de l'Observatoire de la culture et des communications du Québec, 131 institutions muséales ont acheté 560 oeuvres d'art pour 5,4 millions de dollars en 2001-02. Au cours de la même période, elles ont reçu des collectionneurs 3325 oeuvres d'art d'une valeur totale de 17,7 millions.

Cette réalité a aussi pour conséquence de gonfler la représentation québécoise dans les musées. La collection du Centre canadien d'architecture et celle du Musée des arts décoratifs (maintenant intégrée au MBAM) se démarquent en mêlant profondément l'universel et le local, le national et l'international.

Le directeur Mayer corrige fermement cette impression: «On a beaucoup parlé de l'histoire de l'abstraction à Montréal. C'est une des forces de notre collection, et nous voulons y consacrer un étage complet du Musée d'art moderne. Mais nous avons aussi le projet d'un étage supérieur mêlant les styles et les générations, d'ici et d'ailleurs.»

«Nous ratissons large, réplique à son tour Nathalie Bondil. Nous venons d'incorporer la collection du musée Marc-Aurèle Fortin et les trésors napoléoniens accumulés par Ben Weider. Évidemment, aucun musée québécois n'a les fonds pour acheter une grosse collection. Nous fonctionnons surtout par dons, mais nous réussissons très bien à enrichir le musée.»

Il ne faut pas non plus tirer des plans sur la comète en rêvant de la constitution rapide d'une collection de classe mondiale. L'émirat d'Abu Dhabi va consacrer un milliard de dollars à créer la sienne. Le marché de l'art connaît sa période la plus faste depuis l'invention du pinceau et du ciseau. Depuis 40 ans, le MACM aurait pu accumuler les chefs-d'oeuvre de la deuxième moitié du XXe siècle si l'État lui en avait donné les moyens. Un Warhol se vendait 5000 $ à l'époque et peut valoir 15 000 fois plus de nos jours. Mais avec des si...

Yves Bergeron, lui, observe tout simplement que les collections permanentes importent maintenant moins que les collections temporaires pour attirer le public local ou touristique. «Les bons musées peuvent se tirer d'affaire en empruntant des oeuvres aux grands collectionneurs, dit le professeur. Les musées québécois ont largement prouvé leur capacité à se démarquer de ce point de vue.»

La muséomanie mondiale

Tout compte fait, les rêves québécois demeurent assez modestes. Le MBAM demande 27 millions de dollars pour la construction et promet d'accumuler 13 autres millions pour faire fonctionner l'édifice. Le MNBAQ veut plus du double, mais pour un pavillon réalisé après un concours international d'architecture. Les plans révisés le 31 mars par le MACM dévoilent un budget d'aménagement oscillant aussi autour de 90 millions. Le musée espère recevoir 44 millions d'Ottawa et 15 millions de Québec. Aucun gouvernement ne s'est encore commis pour l'un ou l'autre projet.

En tout cas, la bonification muséale permettrait au secteur national de se mettre un peu au diapason mondial. Une quarantaine de projets sont en développement aux États-Unis seulement. La tendance esthético-économique accouche de monuments de notre temps, des cathédrales pour l'art, cet ersatz d'absolu. Même les villes plus modestes en rajoutent, de Lyon à Bilbao. Graz, en Autriche, vient de s'offrir un «gentil extraterrestre» hallucinant, un immeuble biomorphique de 11 000 mètres carrés dont la «peau» est faite de panneaux de verre acrylique illuminés par 925 tubes circulaires. Citons aussi le Milwaukee Art Museum du génial Espagnol Santiago Calatrava, le sobre et épuré Museu de Arte Contemporânea de Serralves à Porto, au Portugal, dessiné par Álvaro Siza, ou le Rosenthal Center for Contemporary Art de Cincinnati, conçu par la Londonienne Zaha Hadid.

Au Canada, c'est Toronto qui donne le la. Les deux plus grands musées de la ville, le Royal Ontario Museum et le Musée des beaux-arts de l'Ontario (l'AGO), sont agrandis et relookés par Daniel Libeskind et Frank Gehry, deux des starchitectes les plus en vue de la planète. Une salle exceptionnelle entièrement consacrée à l'opéra vient d'y être inaugurée alors que Montréal attend toujours ne serait-ce qu'une ébauche de plan pour la salle de l'OSM. Au total, la métropole canadienne investira un demi-milliard dans ses infrastructures culturelles d'ici la fin de la décennie et a déjà sollicité toutes les grandes entreprises du pays pour appuyer ses chantiers, y compris celles dont le siège social se trouve encore au Québec.

«C'est notre tour, non?»

«Montréal est la grande ville canadienne au développement le plus lent», jugeait le Globe and Mail au début du mois en faisant à son tour le point sur le 40e anniversaire d'Expo 67. «Elle traîne en queue de file pour les revenus par habitant parmi les agglomérations les plus populeuses du continent. Ses infrastructures tombent en ruine et ses institutions culturelles, sans qu'elles en soient responsables, occupent maintenant une position peu enviable de second rang comparativement aux musées, théâtres et salles de concert de Toronto.» Montréal y était décrite comme une sorte de Pittsburgh du Nord... avec de meilleurs restaurants.

«C'est le temps idéal pour recommencer à soumettre des projets», réplique Victoria Dickinson, directrice du Musée McCord, qui a un projet d'agrandissement pour le quai de l'Horloge. «Le fédéral est en train de développer des fonds pour les infrastructures et le Québec devrait recevoir sa juste part. En plus, Ottawa a beaucoup aidé Toronto et doit maintenant intervenir auprès des autres grands villes du pays.»

Elle-même originaire de Toronto, cette Montréalaise d'adoption regarde avec envie ce qui est en train de se réaliser là-bas. «J'ai visité les principaux chantiers et demandé des conseils aux collègues. Les gouvernements ont fourni l'argent de départ et le secteur privé a suivi avec des dons massifs. C'est au tour de Montréal et du Québec, maintenant. C'est notre tour, non?»

Certains projets misent sur le sommet «Montréal, métropole culturelle», en novembre prochain, pour les annonces profitables. «Il ne faut pas mesurer la progression culturelle d'une ville uniquement sous l'angle de la construction», prévient toutefois Benoit Labonté, membre du comité exécutif, responsable de la culture et du patrimoine, sans juger aucun des projets muséaux de sa ville en particulier. «L'enjeu, cette année, dans le contexte du sommet, c'est de définir non pas l'avenir culturel de Montréal mais bien l'avenir de Montréal par la culture. À partir du moment où on pose ce paradigme, on voit mieux les secteurs où on doit intervenir. Le plan va durer 10, 20 ou 25 ans. Prenez Las Vegas. Que serait cette ville sans la créativité montréalaise? Montréal doit donc miser sur ses forces, dans plusieurs domaines. Le secteur muséal fait partie de nos forces, bien sûr, mais ce n'est pas la seule composante.»


Vos réactions


Pas d'agrandissement - par Nicole Duchemin
Le vendredi 10 août 2007 15:00

ressusciter Jean Drapeau - par Gérard Lépine
Le dimanche 27 mai 2007 07:00

Ce devait être... - par jean-marie francoeur
Le samedi 26 mai 2007 12:00

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