Littérature haïtienne - Sous le soleil caraïbe

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Suzanne Giguère
Édition du samedi 26 et du dimanche 27 mai 2007

Mots clés : La Célestine, Jan J. Dominique, Culture, Livre, Haïti (pays)

Sous le soleil caraïbe, loin de l'exotisme des cartes postales, des figures de femmes porteuses de rêves manqués et d'«assauts à la vie», pour parodier l'écrivain haïtien Jacques Roumain, ont survécu aux blessures infligées par l'Histoire. La Célestine les fait sortir des marges, leur redonne vie. Le roman nous ramène au pays natal de Jan J. Dominique, Haïti, en 1986. Des manifestations antigouvernementales, les plus importantes depuis plus de trente ans, ont lieu à travers tout le pays. Un vaste mouvement pacifique d'opposition se prépare à chasser du pouvoir le dictateur Jean-Claude Duvalier. Une première histoire se creuse dans la toile de fond historique.

Mireille, une enseignante passionnée de littérature, est fascinée par une vieille femme croisée par hasard dans les rues de Port-au-Prince. Sous l'emprise de cette rencontre, la jeune femme veut écrire son histoire. Jeu du destin, elle se lie d'amitié avec Pierre, un poète dont l'aïeule cubaine cache elle aussi ses secrets. Entre Haïti, Cuba et la République dominicaine se dessine alors une quête des origines brouillée par les mouvements de masse que l'esclavage et les conflits politiques ont provoqués.

La Célestine tient autant d'une recherche de généalogie familiale que d'une recherche sur l'histoire d'Haïti. Les deux histoires s'enchevêtrent, formant un commentaire sur l'écriture du roman.

Une oeuvre ambitieuse

Un premier personnage entre en scène: la Célestine, négresse déchirée et révoltée par sa condition d'esclave qui suit son maître à Cuba au XIXe siècle. Puis un second: Anita Pérez, l'aïeule si peu conventionnelle, à l'histoire sentimentale mouvementée. La mulâtresse née en 1895 à Cuba vit à son arrivée en Haïti en 1914 l'exclusion sociale, la bonne société haïtienne ne pouvant accepter cette belle femme au visage si clair, pauvre et parlant un créole rek (non francisé, donc pur). Malgré son statut d'étrangère blanche, Anita Pérez «ne baissa jamais la tête, elle ne renia jamais sa fierté de femme». Jan J. Dominique met ici en lumière les subtiles distinctions de classes en Haïti ainsi que le problème de couleur.

Le troisième personnage est encore plus étonnant. Nous découvrons Anita Caldon, celle qu'on appelle la Loca, avec sa rage de vivre, son sourire moqueur, son coeur de mère déchiré par la disparition de son fils dans la nuit dictatoriale, son émotion devant un coucher de soleil dans la baie de Port-au-Prince, son insolence face aux profiteurs, sa révolte devant la misère dans laquelle elle vit, son désespoir. Pour Mireille, qui fait partie des privilégiés, la fréquentation de la Loca soulève des questions dérangeantes, draine la gravité qu'il y a en elle. Désireuse de raconter l'histoire de cette femme attachante, penchée sur son cahier noir, elle s'interroge. Doit-on écrire un roman à partir de la réalité? Et l'invention? La création? Le réalisme en littérature est-il l'unique et la meilleure direction? Pierre Maurie, qui de son côté écrit l'histoire de son aïeule, est également interpellé par ces questions.

Dans cette oeuvre ambitieuse et poignante, la romancière tisse les destins croisés de femmes meurtries, séparées par le temps et l'espace qui ont vécu «à petits pas et à grandes foulées, avec beaucoup d'humilité et de détermination face au chaos», pour reprendre les mots de la romancière haïtienne Évelyne Trouillot dans La Chambre interdite (Harmattan, 1996). Les récits se structurent selon un canevas où les voix se répondent et correspondent. L'auteure rassemble leurs souvenirs fissurés, reconstitue le tissage, chaque histoire personnelle ainsi reliée aux autres n'étant qu'une facette d'un grand tout. Soucieuse d'approcher la vérité de l'émotion, ce qui rend ses personnages féminins terriblement présents, la romancière n'hésite pas à marier le désespoir et l'humour, dans une fiction empreinte de réalisme, néanmoins inventive, et une écriture faite de jeux de masques et de miroirs.

La Célestine exige une lecture attentive. Le caractère disparate du roman, la linéarité narrative éclatée, les récits et les voix pluriels, la structure enchâssée du roman, tout participe d'une véritable recherche formelle. «On réduit l'oeuvre littéraire au document et lorsqu'on accorde aux écrivains noirs une capacité subversive, on la leur accorde sur le terrain socio-politique, pas sur le terrain formel», écrivait Pierre Bourdieu dans la revue littéraire Vacarme (hiver 1998). Jan J. Dominique a pris le regretté sociologue français au mot.

Fille du journaliste haïtien Jean Dominique, assassiné en avril 2000, Jan J. Dominique, elle-même journaliste, a été forcée de fermer en février 2003 Radio Haïti, où elle travaillait, pour des raisons de sécurité. Elle vit depuis à Montréal et se consacre désormais à l'écriture. La Célestine est son troisième roman.

Collaboratrice du Devoir

***

LA CÉLESTINE

Jan J. Dominique

Éditions du Remue-ménage

Montréal, 2007, 324 pages


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