Opinion

Placer la culture au coeur du projet politique

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Roger Lapalme, Rédacteur et scénariste

Édition du mardi 22 mai 2007

Mots clés : Georges-Émile Lapalme, Culture, Québec (province)

Lettre ouverte aux militants progressistes

La culture n'occupe pas une grande place dans le discours ni l'action politique au Québec. C'est tellement vrai que l'on a pu tenir un débat des chefs lors des dernières élections sans même aborder la question.

Il n'est pas forcé qu'il en soit ainsi. Il est même déjà arrivé qu'il en soit tout autrement. Je fais allusion ici au projet politique, curieusement méconnu, qui a donné naissance à la Révolution tranquille.

Ce projet, c'était celui de mon père, Georges-Émile Lapalme. Chef du Parti libéral de 1950 à 1958, c'est lui qui, en 1960, à la demande du nouveau chef Jean Lesage, a entièrement conçu et rédigé le programme politique du Parti libéral. Ce programme est en quelque sorte le condensé de sa pensée politique. Que l'on en juge:

1960: Le programme politique du Parti libéral du Québec

Article 1: Création d'un ministère des Affaires culturelles. Commentaire: [...] «C'est par notre culture plus que par le nombre que nous nous imposerons.»

L'article 1 du programme de la Révolution tranquille mettait donc la table en plaçant la culture au centre du projet. Pour Georges-Émile Lapalme, la culture était la clé de voûte de l'action gouvernementale. Non seulement considérait-il que l'État a un rôle important à jouer en la matière (bien peu y croyaient, à l'époque, et le ministère des Affaires culturelles québécois sera le premier du genre en Amérique du Nord), mais il faisait même de la culture le pivot de notre État national. Dans son essai Pour une politique, il écrivait: «Le moment est venu de concevoir politiquement l'État provincial du Québec comme un phénomène culturel.»

L'homme qui a conçu ce projet n'avait rien d'un artiste ni d'un esthète. C'était un avocat et un politique responsable qui avait beaucoup lu, beaucoup retenu et longuement réfléchi à notre destin de francophones en terre d'Amérique.

C'était un progressiste qui militait pour la justice sociale, la modernisation de l'État, la démocratisation de l'instruction et la prise en main de notre économie -- il envisageait déjà, en 1959, la nationalisation de l'électricité. Mais il se levait aussi en Chambre pour apostropher Maurice Duplessis sur le sort indigne réservé au peintre Paul-Émile Borduas par l'État québécois.

Pour lui, l'économie, tant célébrée aujourd'hui, n'était pas le fin mot de l'histoire: elle était, comme la santé, le bien-être social et l'éducation, un moyen essentiel, mais un moyen tout de même, d'accéder à autre chose, soit l'épanouissement culturel de notre collectivité.

À ses yeux, la culture était notre principal moyen d'affirmation dans le monde. (En voyant récemment Robert Lepage recevoir le prix Europe et tant d'autres créateurs d'ici s'illustrer sur la scène internationale, on se dit que l'histoire est en train de lui donner raison.) Et c'est parce que nous sommes et serons toujours une minorité en Amérique que le gouvernement a le devoir de soutenir et de promouvoir la langue et la culture à la base de notre identité.

Cette vision des choses, bien peu de gens l'ont comprise et partagée: le premier ministre lui-même appelait le ministère des Affaires culturelles «la bébelle à Lapalme». Déçu et amer de ne même pas pouvoir dépenser les maigres budgets qu'on lui allouait (le Conseil du trésor veillait au grain), il démissionna de son poste de ministre en 1964.

«Quand je vois l'éducation absorber 500 millions de dollars alors que la culture n'a que 5 millions pour développer harmonieusement l'homme qui sera le fruit de l'éducation, je dis que l'on construit une route qui ne conduit nulle part, c'est-à-dire à la stagnation de l'état primaire», disait-il. On aura compris qu'au regard du projet qu'il avait conçu, la Révolution tranquille est demeurée -- et demeure encore aujourd'hui -- inachevée.

Comprenons-nous bien: il n'a jamais eu pour objectif de faire du ministère de la Culture le plus gros ministère du gouvernement. Certes, il estimait que la culture méritait plus d'argent et de ressources, mais il estimait surtout qu'il fallait mettre tout l'appareil gouvernemental au service de la langue et de la culture, de la même manière que l'on a entrepris de le faire récemment pour le «développement durable».

La culture au centre

Cette décision pourrait être prise demain matin. C'est une simple question de volonté politique, ça ne coûterait même pas cher et les résultats seraient spectaculaires. Imaginons un instant que l'on mette le seul ministère de l'Éducation, avec les formidables moyens dont il dispose, au service de la culture et de la qualité de la langue! On serait très loin des performances désastreuses du système à ce chapitre, avec de futurs professeurs de français qui échouent à leur examen écrit -- l'oral, on n'en parle même pas... -- et des enseignants qui n'ont aucun scrupule à priver leurs élèves de l'accès à la culture pour négocier leur convention collective!

Certains diront que c'est là une vision élitiste... Mais c'est exactement le contraire. C'est lorsque l'on ne fait rien pour elle que la culture est réservée aux élites. Mettre la culture au coeur du projet politique, c'est en démocratiser l'accès, c'est ouvrir les yeux, les oreilles et les bras de tous les enfants du Québec, notamment, à son fabuleux univers d'imaginaire, d'expression et de création.

D'autres pousseront les hauts cris: on peine à payer nos hôpitaux, voir si on va investir dans la culture! C'est là de la courte vue. Premièrement, l'investissement dans la culture rapporte à l'économie. Une étude faite par Albert Juneau en 1998 sur l'impact économique du secteur de la culture dans la région métropolitaine de Montréal établissait que cet impact, en 1992-1993, avait été «nettement plus important» que celui du tourisme. Qui oserait nier l'apport économique du tourisme?

Deuxièmement, l'investissement dans la culture rapporte à la société. Une chorale qui s'installe en milieu défavorisé est un excellent moyen d'y réduire la criminalité. Et troisièmement, l'investissement dans la culture rapporte aux individus. Les arts et la littérature ouvrent les esprits et libèrent la pensée de ses automatismes. La culture rend les hommes et les femmes plus libres, sans parler de tout ce qu'elle ajoute au plaisir de vivre.

À l'heure de la globalisation du monde, au moment où les puissances de l'argent s'affairent activement au nivellement des cultures, la cause culturelle est plus actuelle que jamais. Aux Couillard, Curzi, Drainville et autres St-Pierre, aux militants des partis politiques qui croient au rôle crucial de la culture dans le destin des Québécois, je dis: «N'ayez pas peur de l'inscrire au coeur de votre projet politique. D'autres avant vous ont eu l'audace de le faire et sont venus bien près de réussir.»


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